Agence ANA-MPA - Interview de l’Ambassadeur de France en Grèce [el]

Christophe Chantepy, Ambassadeur de France en Grèce, a accordé une interview à l’agence de presse athénienne et macédonienne ANA-MPA.

L’Ambassadeur y évoque les dernières évolutions de la relation bilatérale, des projets d’investissements et du partenariat franco-grec en matière d’innovation, ainsi que des enjeux de la refondation de l’Europe et de la situation régionale.

Propos recueillis par Nina Melissova.

Christophe Chantepy : La confiance en l’économie peut et doit être rétablie.

Le 21 août la Grèce est sortie du troisième plan d’aide. Quelles sont les perspectives de l’économie grecque à votre avis ?

La sortie des programmes marque le retour de la Grèce à l’autonomie. C’est une très bonne nouvelle. C’est le fruit des efforts du peuple grec et de la solidarité européenne. Les fondamentaux de l’économie se renforcent. La Grèce s’est engagée à poursuivre les réformes et elle a montré depuis deux ans qu’elle peut dépasser les objectifs budgétaires fixés, tout en renouant avec la croissance et en faisant reculer le chômage, qui reste certes à un niveau encore très élevé (19%). J’ai bien conscience évidemment que les indicateurs macroéconomiques mettent du temps à se traduire dans le quotidien et que la population n’a pas encore l’impression que sa situation s’améliore. Mais la confiance peut et doit revenir.

Ce qui compte maintenant, c’est que la Grèce utilise à plein ses potentialités de développement. Il faut faciliter les investissements nationaux et étrangers, construire un service public moderne et simplifier les règles juridiques. Ce chantier est en cours et doit se poursuivre.

Dans la conjoncture actuelle, pensez-vous que les investissements soient favorisés ? Quels sont les secteurs qui intéressent les investisseurs français ?

L’économie grecque a un fort besoin d’investissements, qu’ils soient locaux ou internationaux. Elle dispose pour les attirer de très nombreux atouts. Je pense en premier lieu à la qualité et au dynamisme de la jeunesse grecque, et à son ouverture sur l’international. Il y a aussi des potentiels forts, connus et qui ne demandent qu’à être exploités davantage dans l’agriculture, avec des solutions pour des cultures durables et innovantes, les énergies renouvelables avec des ressources abondantes, les tourismes avec une marge de progression immense si on envisage l’ensemble de l’année et non la seule saison estivale, les infrastructures car la Grèce se veut et se vit comme une porte d’entrée sur les Balkans, et peut contribuer au développement de l’ensemble de la région.

Nos entreprises ont bien compris que la Grèce a un fort potentiel de développement. Plusieurs projets ont été matérialisés par des sociétés françaises dans les derniers temps, aux conséquences immédiates pour la population grecque : dans le transport, avec 360 km d’autoroutes réalisés par Vinci ou les 25 rames des futures lignes de tramway d’Athènes confiées à Alstom ; dans les services avec Teleperformance ; dans l’assurance, avec Groupama et Axa ; dans les télécommunications, avec l’apport de la société Nexans pour relier les îles au continent. Et c’est une entreprise française, Engie, qui assure l’entretien du Centre culturel Niarchos. D’autres projets continuent avec plusieurs succès ces derniers mois : l’acquisition par la compagnie Aegean de 35 Airbus, la remise en état du port de Thessalonique par CMA-CGM, l’exploration des hydrocarbures avec Total…

Quel est le niveau des relations économiques et commerciales entre les deux pays, à l’heure actuelle ?

Au plan économique, la France est le 2e investisseur en Grèce. Plus de 100 filiales de groupes français sont installées ici, où ils emploient 13 000 personnes. Et ces entreprises sont restées fidèles à la Grèce durant les années de crise. Parce qu’elles croyaient, à juste titre, en la capacité du pays à rebondir. Depuis un an, après la visite du Président de la République qui avait amené avec lui plus de 40 chefs d’entreprises, lors de la visite d’Etat qu’il a effectuée à Athènes en septembre 2017, nous enregistrons un intérêt renouvelé des entreprises et investisseurs français pour la Grèce : c’est la promesse de futures coopérations au-delà des projets existants que je viens de citer.

Mais si l’on parle de relations économiques, il y a quelque chose qui n’est pas quantifiable : le soutien de la France à des réformes structurantes pour l’économie grecque. A travers une assistance de notre opérateur Expertise France depuis trois ans à la réforme de la gouvernance administrative et interministérielle, mais aussi des services fiscaux et douaniers, la France contribue aux efforts des autorités grecques pour améliorer l’efficacité de l’action de l’Etat sur l’économie. Et c’est la banque publique d’investissement BPIFrance qui conseillera le gouvernement grec pour la mise en place de son homologue grecque : le financement des PME est crucial compte tenu de leur poids dans le tissu économique du pays.

Dans le contexte de la montée des populismes, où en est l’action du Président Macron en faveur de l’Europe ?

Il y a un an, le Président de la République a, sur la colline de la Pnyx puis à la Sorbonne, présenté des propositions pour relancer l’Europe. Il s’agissait de répondre aux préoccupations légitimes des citoyens européens : une Europe qui protège, qui soit plus souveraine, unie et démocratique. Il a fait concrètement 49 propositions, dont la majorité sont en cours d’adoption et de mise en œuvre : 22 sont déjà en place ou sur le point d’aboutir et les travaux sont en cours pour 18 d’entre elles. On le voit, les discours populistes n’ont pas empêché l’Europe d’avancer !

Parmi les grandes réalisations, je n’en citerai que quelques-unes :

- Sur la protection, la préfiguration d’un fonds européen de défense qui va pouvoir financer des projets industriels dès 2019 et une initiative européenne d’intervention soutenue par neuf pays pour construire une culture stratégique européenne. Il y a aussi, et c’est important pour la Grèce, le projet d’une force européenne de protection civile qui mettrait en commun des capacités financées par l’Union, et pourrait être déployée dès l’été prochain, et le renforcement de l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes Frontex.

- Sur la souveraineté économique, nous demandons davantage de réciprocité à nos partenaires commerciaux et sommes restés unis malgré la diversité de nos priorités nationales devant l’offensive commerciale américaine. En matière fiscale, nous avançons sur l’harmonisation de l’assiette de l’impôt sur les sociétés et sur la taxation des géants du numérique. Il y a aussi eu la réforme du travail détaché. Enfin – et c’est une priorité car il ne faut pas attendre la prochaine crise-, l’approfondissement de la zone euro devrait progresser avec l’accord franco-allemand de Meseberg de juin dernier pour mettre en place un budget de la zone euro en 2021.

- Sur la démocratie, le Parlement européen a marqué clairement en septembre dernier que la défense de l’Etat de droit est une exigence essentielle de la construction de l’Europe. Notre Europe a commencé à se construire, après la seconde guerre mondiale, sur la réconciliation entre les peuples et sur la solidarité, autour des valeurs de liberté et de démocratie. Quiconque remet en cause ces valeurs ne peut être européen.

- Sur l’éducation et la culture, l’Union a fixé pour objectif de créer vingt universités européennes d’ici 2025 avec un appel à projet qui doit être lancé cet automne par la Commission, une agence européenne de l’innovation, et le vote le 12 septembre dernier au Parlement européen de la directive sur la protection du droit d’auteur à l’ère numérique.

Ces progrès sont considérables. On a hélas souvent tendance à dénigrer l’Europe, à dire que les choses sont bloquées et à affirmer que l’Europe est déconnectée des citoyens. Rien n’est plus faux : toutes les avancées qui ont été obtenues depuis un an sont au cœur des préoccupations des citoyens européens. Il faut continuer sur la même voie et démonter inlassablement les discours sur le repli identitaire. Car si les pays européens se recroquevillent sur eux-mêmes, alors les peuples européens vont souffrir. Parce que seule l’Europe unie peut défendre les intérêts des peuples européens face aux autres grandes puissances mondiales.

Et sur chacun de ces sujets, le dialogue avec nos amis grecs pour répondre ensemble aux défis posés par la refondation de l’Union européenne est essentiel. La France et la Grèce partagent cette même vision d’une Europe forte, souveraine, qui protège et qui est animée par la solidarité.

Où en sont les relations avec la Turquie ? Quel impact ces relations peuvent-elles avoir sur la question migratoire ou sur celle des forages pétroliers prévus en Méditerranée orientale et dans la zone maritime de Chypre ?

La Turquie est un interlocuteur et un partenaire très important pour la France, pour la Grèce et pour l’Europe. C’est pourquoi le Président de la République est engagé depuis plus d’un an dans un dialogue étroit avec le président Erdogan, qui nous permet d’aborder en toute franchise les points de désaccord avec Ankara. Dans ce cadre, nous avons déjà fait part à nos interlocuteurs turcs de nos préoccupations face aux tensions en Méditerranée orientale.

La France a toujours soutenu le droit souverain de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles, conformément au droit de l’UE et au droit international. Cette position a également été exprimée sans aucune ambiguïté par le Conseil européen du 22 mars.

S’agissant du type de relation avec la Turquie, comme l’a rappelé M. Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, en septembre dernier lors de sa visite officielle à Athènes, le gouvernement turc a fait, depuis plusieurs années, des choix qui l’éloignent de l’Union européenne et de ses valeurs.

Pour autant, nous devons travailler ensemble, Union européenne et Turquie, sur nos intérêts partagés : au plan économique – nous souhaitons, nous avons besoin que la Turquie soit prospère et stable –, sur la question migratoire, dans la lutte contre le terrorisme et bien sûr sur les questions régionales où nous devons continuer de dialoguer sans relâche, en particulier sur la situation en Syrie, parce que la Turquie y est un acteur incontournable.

La Grèce est l’un des pays ayant reçu un poids disproportionné des flux de migrants et de réfugiés. L’Italie est également confrontée à un grave problème, de même que d’autres pays dans le Sud de l’Europe. A votre avis, une politique européenne sur les questions migratoires serait-elle envisageable et si oui, que devrait-elle comprendre ?

Les questions migratoires sont un enjeu majeur et comme vous le suggérez, elles appellent une réponse européenne.

Cette réponse existe : lors du sommet de Sofia de juin dernier, les Etats européens se sont mis d’accord sur trois mesures : mieux aider les pays d’origine, renforcer le contrôle extérieur des frontières européennes en donnant plus de moyens et de nouvelles missions à Frontex et mieux organiser la solidarité entre pays européens. Sur ce dernier point je sais combien la Grèce a contribué à cet accueil. Le but est de mieux répartir les demandeurs d’asile et de mieux les accueillir. Quant aux migrants qui ne relèvent pas du droit d’asile, il faut pouvoir les raccompagner, dans de bonnes conditions, dans leurs pays d’origine.

Et en tout état de cause, il faut lutter contre le trafic des passeurs, qui sont responsables de tant de morts en Méditerranée.

Quel rôle veut jouer la France en Syrie, étant donnés les liens historiques qui l’unissent à ce pays mais aussi dans le but d’éviter un nouveau bain de sang, susceptible de provoquer une nouvelle vague de réfugiés ?

La France est en contact permanent avec tous ceux qui peuvent contribuer à une solution à la crise syrienne. Nous n’avons cessé de dire que cette solution ne peut être que politique. Parce que c’est sa responsabilité comme membre permanent du Conseil de sécurité et parce qu’elle s’est engagée en Syrie dans la lutte contre Daech, la France agit sans relâche pour cette nécessaire sortie de crise.

Que signifie pour la France et pour l’Europe le phénomène Trump ? Pensez-vous que la guerre commerciale soit conjoncturelle et que les liens historiques, culturels et géopolitiques de l’Occident vont finir par l’emporter ?

Un des axes de la politique de l’administration américaine est la remise en cause du multilatéralisme, ce principe sur lequel s’est construit l’ensemble des relations internationales depuis plus d’un demi-siècle. Le Président de la République l’a dit avec fermeté : la France est déterminée à défendre ce principe, qui constitue, avec le respect de la parole donnée, le fondement des relations entre Etats.

S’agissant des tensions commerciales, nous avons réagi et l’Europe a pris aussi des mesures. Et il faut rappeler qu’une guerre commerciale n’est profitable pour personne, y compris pour ceux qui la déclenchent : les exemples historiques sont nombreux.

Pour autant, les Etats-Unis sont des alliés de longue date, et nous devons continuer à travailler ensemble, dans la clarté, la franchise, à égalité et en gardant à l’esprit l’essentiel.

Est-ce que vous préparez de nouvelles manifestations donnant suite à l’action menée par l’Ambassade de France dans le secteur des entreprises innovantes, dans le cadre du réseau que vous avez créé vous-même, il y a deux ans, sous le nom symbolique MAZINNOV (innover ensemble) ? Quel est le bilan de cette initiative et quelles sont ses perspectives ?

Nous avons créé le réseau franco-grec de l’innovation MAZINNOV pour trois raisons : nos deux éco-systèmes sont très performants et nous avons voulu construire un pont supplémentaire, dans le domaine de l’innovation, dans la relation si ancienne et si riche entre nos deux pays ; ensuite, la France a fait la promesse à la Grèce de l’aider à sortir de la crise économique : or l’innovation est le sel de la croissance ; enfin, le principal problème de la Grèce - maintenant qu’elle a jugulé ses problèmes financiers-, c’est le "brain drain". La Grèce dispose d’une jeunesse brillante, bien formée, entreprenante. Celle-ci détient les clefs de l’avenir du pays et il faut tout faire pour l’aider à créer en Grèce. Mais il faut lui en donner les moyens : c’est la priorité des priorités. Avec le réseau MAZINNOV, nous avons voulu donner la possibilité aux jeunes Grecs innovants de collaborer avec leurs homologues Français.

Deux ans après, les résultats sont là : après deux forums à Athènes qui ont réuni les éco-systèmes de l’innovation français et grec, vingt « adoptions » de startups par des entreprises françaises en 2017, Mazinnov emmène pour la première fois une délégation grecque forte d’une cinquantaine de membres au salon BIG organisé par BPIFrance le 11 octobre à Paris. Il s’agit du plus grand salon de l’innovation en France. Ce voyage à Paris, qui est en quelque sorte le match retour des deux forums qui ont eu lieu à Athènes, permettra aussi à la délégation grecque de visiter les principaux lieux parisiens de l’innovation. Ce déplacement sera bien sûr l’occasion de très nombreux échanges entre Français et Grecs, dont je ne doute pas qu’ils seront mutuellement fructueux.

Vous connaissez le vieux et tendre slogan : "Ελλαδα Γαλλια Συμμαχια". Eh bien aujourd’hui, nous le déclinons en " Ελλαδα Γαλλια Καινοτομια "

source en grec / πηγή στα ελληνικά : http://www.amna.gr/home/article/298912/Kr-Santepi-I-empistosuni-stin-elliniki-oikonomia-mporei-kai-prepei-na-epanelthei

dernière modification le 26/10/2018

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