Commémoration de Navarin, discours de l’ambassadeur [el]

Discours prononcé par Jean Loup Kuhn-Delforge, ambassadeur de France en Grèce,
à l’occasion de la 186ème commémoration de la bataille de Navarin
Pylos, octobre 2013

Nous sommes réunis ici, Grecs, Britanniques, Russes et Français, pour commémorer la bataille de Navarin.
C’est un lieu chargé d’histoire, d’une grande histoire, puisqu’aux dires de Thucydide, c’est ici même, en 422, sur l’île de Sphactérie, que Démosthène et Athènes remportèrent une bataille décisive, le plus grand désastre spartiate de toute la Guerre du Péloponnèse.

En octobre 1827, l’enjeu de l’affrontement était autre. Il s’agissait de la liberté de tout un peuple.

Le traité entre les trois puissances européennes de juillet, destiné à faire cesser les effusions de sang par leur intervention conjointe, constitue une des premières interventions internationales pour un motif humanitaire. Longtemps avant que la France, après avoir créé les Médecins du Monde et Médecins sans frontière, ne fasse consacrer aux Nations Unies la responsabilité de protéger.

L’intervention alliée répondait à une mobilisation sans précédent de l’opinion publique européenne face à répression de la révolte grecque, en particulier le massacre de Chios et la chute de Missolonghi. Les moyens de communication de l’époque s’étaient mobilisés : que l’on songe pour la France aux fameux tableaux de Delacroix dont Les massacres de Chio en 1824, et aux Orientales de Victor Hugo (« Le sang coule et l’Europe laisse faire », « les peuples disent Grèce !/ Grèce ! tu meurs. Pauvre peuple en détresse,/A l’horizon en feu chaque jour tu décrois./En vain nous mendions une armée à nos rois/Mais les rois restent sourds… »). Que l’on songe aussi à Vigny, à Lamartine… qui faisaient écho au premier de tous : Chateaubriand révolté dès 1806 par ce qu’il a vu dans ce pays-ci au cours de son Itinéraire de Paris à Jérusalem. C’était l’époque où dans les salons, les dames de la bonne société en France cousaient des drapeaux grecs.
L’irruption de l’esprit public, de l’opinion publique paneuropéenne comme acteur de la scène internationale est l’autre événement dont Navarin est l’aboutissement.

Il s’agit du dernier combat naval de la marine à voile, dit-on. Mais la bataille de Navarin n’en est pas pour autant le conflit d’un autre temps. Parce qu’elle est le fruit de la pression de l’opinion publique sur des gouvernements qui répugnaient à intervenir, parce qu’elle ouvre la voie à la souveraineté du peuple grec en vertu du principe d’autodétermination contre la logique des forces en présence, elle est au contraire d’une grande modernité politique qui ne peut que nous frapper, près de deux cents ans plus tard ! Victoire militaire, mais aussi victoire morale, qui a donné son nom à des rues et à des places de nombreuses villes de France et à Victor Hugo le titre d’un de ses plus célèbres poèmes.

La France de l’époque s’est reconnue dans ce combat réunissant la France des croisades, protectrice des Chrétiens d’Orient, et la France de la Révolution, attachée à la liberté des peuples. Aussi, en 1828, décida-t-elle d’aller au-delà : une flotte de 60 vaisseaux apporta les hommes, les armes et l’argent destinés à Kapodistria. 15 000 soldats débarquèrent à Cotroni, obligeant Ibrahim Pacha à rembarquer les siens pour l’Egypte. Ils commencèrent la libération de tout le Péloponnèse des troupes turques : c’est en ce même mois d’octobre, un an après la bataille navale, que le général Maison prend cette ville-ci où nous sommes, en relève les fortifications, en reconstruit les habitations et y installe un hôpital et diverses administrations. Après Cotroni, Methoni, puis Patras. Début novembre, les derniers non-Grecs avaient évacué le Péloponnèse où les troupes françaises restèrent jusqu’en 1833, construisant des ponts, des routes, des bâtiments etc…
Comme lors de l’expédition de Bonaparte en Egypte, une mission scientifique accompagnait les troupes. Ses travaux dans tous les domaines scientifiques (archéologie – y compris pour la première fois, de la Grèce byzantine-, architecture, topographie, botanique, zoologie etc) offrent une description presque complète de la région, un inventaire scientifique, esthétique et humain du Péloponnèse dont la cartographie a été réalisée pour la première fois. La création de l’Ecole française d’Athènes en 1846 a été la prolongation logique de ce travail.

Si j’ai autant parlé du passé, c’est que Navarin scelle une amitié entre la Grèce et la France qui ne s’est jamais démentie depuis bientôt deux siècles, créant ainsi des liens naturels de confiance profonde entre les deux peuples. Navarin est à cet égard une date fondatrice, en même temps qu’un symbole auquel les dirigeants de nos deux pays sont restés fidèles dans les périodes difficiles, de la première guerre mondiale à la fin de la dictature des colonels. Comme elle l’a toujours fait, la France de 2013 s’honore d’être résolument aux côtés du peuple grec dans la situation qu’il traverse et de lui exprimer concrètement sa solidarité. Là réside peut-être la principale leçon de Navarin : la détermination des hommes et la confiance dans l’avenir peuvent en elles-mêmes renverser les situations les plus difficiles !

dernière modification le 06/04/2018

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