Discours d’Emmanuel Macron devant le Parlement européen – Propos sur l’Europe et sur la Grèce [el]

Emmanuel Macron, le président de la République française, s’est rendu à Strasbourg le 17 avril 2018 pour prononcer un discours devant le Parlement européen.

Cette première intervention d’Emmanuel Macron devant le Parlement européen depuis son élection le printemps dernier a aussi été l’occasion d’échanger avec les députés européens.

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Répondant à une question au sujet de la Grèce, le Président de la République a réaffirmé le soutien de la France à la Grèce : « La France se tiendra à chaque instant aux côtés de tout Etat-membre lorsque sa souveraineté est attaquée. (…) C’est la position que nous tenons constamment aux côtés de la Grèce lorsqu’elle est menacée en Méditerranée orientale ».

Extraits du discours d’Emmanuel Macron devant le Parlement Européen :

« Ce moment nous donne une responsabilité toute particulière. Nous ne pouvons pas faire comme si, en quelque sorte, nos discussions étaient ordinaires. Et ce moment, c’est celui qui nous sépare des élections européennes à venir, où nous aurons à faire vivre nos combats pour les idéaux qui nous ont faits. Et je veux, pour amorcer notre discussion, simplement partager avec vous deux convictions fortes.

La première, c’est que si nous décidons d’abandonner notre attachement à la démocratie et tout ce qu’elle emporte en Europe, ils feront fausse route. La deuxième, c’est que nous pouvons dans ce cadre, et nous devons construire, une nouvelle souveraineté européenne par laquelle nous apporterons la réponse claire, ferme à nos concitoyens que nous pouvons les protéger, apporter une réponse à ces désordres du monde.

En effet, dans ce monde et ce moment difficile, la démocratie européenne, je le crois très profondément, est notre meilleure chance. La pire des erreurs serait d’abandonner notre modèle, j’ose dire notre identité. Ici-même à Strasbourg comme à Bruxelles, vous faites vivre chaque jour cette démocratie en Europe dont parlait TOCQUEVILLE. Notre identité, c’est d’abord cette démocratie respectueuse de l’individu, des minorités, des droits fondamentaux, ce qu’on appelait du nom que je revendique encore « la démocratie libérale ».

Je ne veux pas laisser s’installer cette illusion mortifère qui, ne l’oublions jamais, ici moins qu’ailleurs, a précipité notre continent vers le gouffre. L’illusion du pouvoir fort, du nationalisme, de l’abandon des libertés. Et je récuse cette idée qui gagne même l’Europe que la démocratie serait condamnée à l’impuissance. Face à l’autoritarisme qui partout nous entoure, la réponse n’est pas la démocratie autoritaire mais l’autorité de la démocratie. […]

Ce modèle européen n’est ni abstrait, ni daté. Il s’incarne aujourd’hui dans notre attachement commun à la protection de l’environnement, du climat, de la santé. Il se développe aujourd’hui dans notre approche de la révolution numérique où seuls les Européens sont autant attachés à la liberté d’innovation comme à la juste régulation et à la protection de leur vie privée. Cette identité nous distingue bien évidemment des puissances autoritaires avant tout, mais aujourd’hui aussi, il faut bien le voir, de certains alliés les plus proches. […]

Certains imputant tous nos maux à une Europe honnie, fuyant ainsi leurs propres responsabilités, nous disent avec aplomb que les peuples ne veulent plus de l’Europe. Ils proposent des voies dorées ; parfois on les croit. Ils se soustraient ensuite à leurs responsabilités quand il faudrait conduire leur peuple jusqu’au bout de cette aventure. D’autres affirment sagement que nous ne devons pas hâter le pas pour ne pas brusquer les peuples, que ça serait faire le jeu des populistes. Ceux-ci voudraient s’habituer à une musique qu’on connaît bien : celle de la paralysie, ne prenant pas conscience du temps qui est le nôtre.

Je crois que rien n’est plus faux. Il serait commode, en effet, de dissoudre le peuple ou d’exciter ces passions pour éviter de proposer un chemin. De critiquer sans proposer, de détruire sans rebâtir. Ce n’est pas le peuple qui a abandonné l’idée européenne, c’est la trahison des clercs qui la menace. Il faut entendre la colère des peuples d’Europe aujourd’hui. Ce n’est pas de pédagogie dont ils ont besoin mais d’un projet nouveau, d’une exigence d’efficacité au quotidien. Et ceux qui font commerce de cette colère qu’ils attisent proposent pour seul avenir la voie sans issue du retour au déchirement nationaliste d’hier. Nous en avons expérimenté toutes les voies et toutes les conséquences.

Pour raviver l’Europe des peuples, nous devons donc accepter d’agir autrement en puisant à la source de la démocratie et regardons les choses en face : comment se satisfaire d’élections européennes auxquelles moins d’un citoyen sur deux se déplace pour voter ? Alors construisons dans l’année qui vient la réalité d’un débat structuré sur des convictions, des propositions. Nous ne pouvons pas aujourd’hui faire comme hier, c’est-à-dire refuser de parler d’Europe, répartir les places, accuser Bruxelles ou Strasbourg de tous les maux. Continuer à faire cela, c’est décider d’avoir un jeu de dupes qui sera peut-être plus confortable pour chacun d’entre nous mais qui nous conduira à ne résoudre aucun problème. Je crois comme vous à la noblesse et à la complexité du choix démocratique. […]

La deuxième conviction que je veux rapidement partager avec vous, c’est celle de la nécessaire souveraineté européenne. Défendre l’idée européenne, ce n’est pas défendre une idée abstraite, la dilution en quelque sorte de nos propres souverainetés, non, c’est acter du fait que face à ces grands bouleversements du monde, ces grandes transformations, ce moment que nous vivons, nous avons besoin d’une souveraineté plus forte que la nôtre, complémentaire et pas de substitution, qui seule permettra face aux grandes migrations, à l’insécurité planétaire, aux transformations économiques, sociales et environnementales d’apporter les bonnes réponses. C’est cela cette souveraineté européenne à laquelle je crois.

Sur ce sujet, vous avez fait beaucoup et je veux vous saluer, mais d’ici à la fin de la législature, au printemps 2019, nous devons obtenir des résultats tangibles sur plusieurs fronts. Les migrations, en débloquant le débat empoisonné sur le règlement de Dublin et les relocalisations, mais aussi en dépassant ce débat, en construisant la solidarité externe et interne dont notre Europe a besoin. Je propose ainsi de créer un programme européen qui soutienne directement, financièrement, les collectivités locales qui accueillent, qui intègrent des réfugiés.
Le deuxième sujet, sera la taxation du numérique, à la suite de la proposition de la Commission en créant une taxe à court terme qui mette fin aux excès les plus choquants, je soutiens cette proposition, elle est essentielle et elle permettra d’ailleurs, c’est mon souhait, des pistes de ressources propres pour le budget à venir.

La réforme de l’Union économique et monétaire est un troisième front indispensable avant la fin de cette mandature, en définissant une feuille de route permettant d’avancer par étape sur l’union bancaire et la mise en place d’une capacité budgétaire favorisant la stabilité et la convergence dans la zone Euro.
Enfin ce qui nous tient ensemble, ce n’est pas seulement une monnaie ou un traité, c’est un sentiment d’appartenance, autrement dit une culture et je pourrais évoquer car c’est essentiel la mise en place des universités européennes qui progresse réellement, ou le déploiement d’Erasmus, mais je veux ici insister sur l’un de vos travaux en cours, essentiel à mes yeux, celui du droit d’auteur, de la protection des créateurs, et de la création artistique. Ce foisonnement qui infuse nos sociétés est le bouillon de culture sans lequel l’Europe ne serait plus ce continent de diversité vitale et de génie créatif. […]

La souveraineté est aussi économique et commerciale. Nous avons su, là aussi, montrer ce visage uni et je me félicite des avancées obtenues ces derniers mois en matière de souveraineté économique et commerciale pour défendre nos secteurs stratégiques en matière d’investissement à l’initiative de la Commission et c’était une avancée essentielle pour poursuivre dans le domaine commercial, et nous y reviendrons à coup sûr dans le débat, une position unie, volontaire en matière de développement de nos opportunités économiques, mais protectrice de nos intérêts légitimes, de nos travailleurs comme de nos consommateurs.

Je crois à cette souveraineté économique qui, par la compétitivité que chaque Etat construit par ses réformes, par la solidarité indispensable que nous devons davantage développer au sein de l’Union économique et monétaire, et par une politique commerciale plus réaliste que nous devons poursuivre.

La souveraineté, c’est aussi la souveraineté climatique et énergétique. Elle est indispensable. Nous devrons rapidement ouvrir le débat pour revoir à la hausse la contribution européenne dans le cadre de l’Accord de Paris. Nous sommes ici en train d’achever les discussions sur le paquet énergie-climat, mais il est clair que nous devrons ouvrir une nouvelle étape. Plusieurs d’entre vous s’y sont déjà engagés et je souhaite que nous puissions dans les prochains mois rouvrir le débat sur un prix plancher du carbone. La France poussera l’idée d’un prix minimum et la France soutiendra l’idée d’une taxe aux frontières pour le CO2. Ce n’est ni une lubie technique ni un instrument technique, c’est la condition d’une transition énergétique crédible.

La quatrième souveraineté que nous devons conduire à aller plus loin, c’est celle de la santé et de l’alimentation. Dans nos politiques au quotidien, dans nos choix budgétaires d’aujourd’hui et de demain, nous devons soutenir une souveraineté alimentaire de qualité. C’est ce que nos concitoyens attendent de nous, c’est ce que nous leur devons. C’est bon pour nos économies et nos territoires, c’est bon pour nos concitoyens et c’est un choix cohérent avec nos engagements dans la durée.

La cinquième souveraineté que nous devons défendre, c’est évidemment la souveraineté numérique et je veux ici saluer votre travail qui a conduit à élaborer ce qui apparaît aujourd’hui dans tous les débats internationaux comme la législation de référence, celle qui permet de protéger les données personnelles de nos concitoyens. Là où d’autres nous prenaient pour celles et ceux qui, en quelque sorte, proposaient des protections illégitimes, nous sommes en train de devenir l’espace géographique unique au monde où nous favorisons l’innovation et l’innovation de rupture et je défendrai ces choix dans les débats à venir et où, dans le même temps, nous nous mettons en capacité de protéger les libertés individuelles.

Enfin cette Europe de liberté et d’égalité repose sur un socle de valeurs sociales que nous avons proclamées ensemble à Göteborg. Cette Europe sociale, c’est aussi celle de la souveraineté, de ce socle dans lequel nous croyons. Il y a des différences, mais nous ne devons pas pour autant nourrir les divergences, le sens même de l’aventure européenne, c’est celle d’une convergence accrue. C’est pour cela que nous nous sommes battus à plusieurs pour réguler le travail détaché ces derniers mois. Le Parlement européen a permis d’améliorer encore le compromis trouvé au Conseil et je me réjouis que cette réforme puisse trouver bientôt son aboutissement.

Et je veux saluer le travail qui a été conduit. C’est précisément l’image d’une Europe protectrice et efficace. Ces souverainetés européennes, nous devons continuer à les bâtir. Elles doivent être au cœur d’un projet cohérent et elles doivent nourrir la philosophie du cadre financier pluriannuel à venir. Et je veux achever mon propos sur ce point, ce budget que nous allons discuter, doit exprimer un projet politique de cohérence, d’efficacité et de convergence.

La France est prête à augmenter sa contribution. Mais pour cela, c’est une refondation du budget lui-même qu’il faut envisager, en créant de nouvelles ressources propres. J’y suis favorable sur le numérique comme sur certaines ressources énergétiques, en supprimant les rabais qui ne sauraient survivre au Brexit, en finançant dignement l’action européenne en matière de défense et de migration, en modernisant les politiques actuelles et en définissant des conditionnalités, je dirais plutôt des critères de convergence en matière fiscale et sociale, notamment. Nous ne devons renier aucune ambition des politiques existantes, mais nous devons ajouter les ambitions nouvelles que nous portons. C’est en ce sens qu’en tout cas la France œuvrera dans les prochains mois. […]

J’appartiens à une génération qui n’a pas connu la guerre et j’appartiens à une génération qui est en train de s’offrir le luxe d’oublier ce que les prédécesseurs ont vécu. Il y en a beaucoup qui aujourd’hui pensent qu’on peut continuer à préférer les confrontations habituelles, les certitudes d’hier, parce que nous nous sommes habitués, les divisions bien connues et bien concertées. Mais je viens aussi d’une terre et d’une famille qui a connu toutes les saignées de notre histoire passée. Alors les choix sont simples, moi je ne veux pas appartenir à une génération de somnambules, je ne veux pas appartenir à une génération qui aura oublié son propre passé ou qui refusera de voir les tourments de son propre présent. Chacun dans les temps qui s’ouvrent reprendra ses responsabilités, mais je veux appartenir à une génération qui aura décidé fermement de défendre sa démocratie, parce que ça n’est pas un mot auquel on s’est habitué ou dans lequel on s’est alangui, c’est un mot qui a tout son sens parce qu’il est le fruit de batailles passées.

Je veux appartenir à une génération qui défendra cette souveraineté européenne parce que nous nous sommes battus pour l’avoir, parce qu’elle a un sens et parce qu’elle est la condition qui permettra aux générations à venir, de choisir, à ce moment-là, elles-mêmes leur avenir. Et je ne cèderai à aucune fascination pour les souverainetés autoritaires, je ne cèderai à aucune facilité des temps présents, mais je pense qu’ensemble, notre responsabilité dans les mois à venir, c’est d’organiser le vrai débat européen, d’avoir les véritables échéances européennes, qui seules permettront à nos peuples, de choisir, ceux qui veulent une Europe qui ne propose plus, ceux qui veulent une Europe du repli, ceux qui veulent une Europe de l’habitude ou ceux qu’ils sont prêts à porter une Europe de l’ambition, d’une souveraineté réinventée, d’une démocratie vivante, celle à laquelle nous croyons. »

En savoir plus :

Transcription intégrale du discours d’Emmanuel Macron devant le Parlement européen le 17 avril 2018 sur le site de l’Elysée : http://www.elysee.fr/declarations/article/discours-du-president-de-la-republique-au-parlement-europeen/

Vidéo des réponses adressées par le Président de la République aux questions des députés européens sur le site de l’Elysée : http://www.elysee.fr/videos/new-video-261/

dernière modification le 12/11/2018

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