Interview de Nathalie Loiseau à l’AMNA (8/2/2018) [el]

Nathalie Loiseau, ministre chargée des Affaires européennes, a accordé une interview à l’agence de presse grecque AMNA, à l’occasion de sa visite en Grèce, les 8 et 9 février 2018.

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En cas de mise en place en Allemagne d’une coalition gouvernementale entre chrétiens-démocrates et social-démocrates, comment voyez-vous les relations franco-allemandes ? Dans quelle mesure les réformes poursuivies par le Président Macron sur des questions liées à la démocratie pourraient-elles avancer, en sachant qu’entre autres, le Président a déjà évoqué l’élection de députés européens hors-sol, de même que les réformes sur les questions économiques, en sachant que le Président s’est déjà exprimé contre le dumping fiscal et a réclamé un Budget unique pour la zone euro.

Nous suivons la situation politique allemande avec intérêt s’agissant d’un pays dont la France est particulièrement proche. Il ne m’appartient pour autant certainement pas de commenter la politique intérieure d’un pays ami et partenaire, aussi proche soit-il. Ce qui est certain c’est que le prochain gouvernement allemand, sous la conduite d’Angela Merkel, sera résolument engagé en faveur de l’Europe et nous nous en réjouissons.
Les propositions faites par le Président Macron pour la refondation de l’Europe ont été bien reçues par nos partenaires allemands et, lors de leur conférence de presse commune à la fin du dernier Conseil européen, en décembre 2017, le président français et la chancelière allemande ont déjà placé quelques jalons sur les décisions à prendre dans des domaines importants comme l’éducation et la culture, la convergence sociale… Pour la nécessaire réforme de la zone euro, nous savons à quel point ces questions sont sensibles mais les choses avancent : nous travaillons avec nos partenaires, notamment avec l’Allemagne, un Sommet informel des membres de la zone euro se tiendra en mars et notre ambition est que le Conseil européen adopte en juin une feuille de route sur le sujet.

Pour ce qui est des listes transnationales, il ne s’agit pas de députés « hors-sol » mais de députés élus dans une circonscription européenne. Pourquoi devrions nous nous résoudre à ce que les élections européennes restent 28, bientôt 27 débats nationaux étanches et parallèles, menés chacun chez soi ? L’élection d’eurodéputés sur des listes transnationales permettrait d’incarner réellement le débat européen.

A votre avis, quelle est la politique que l’UE devrait suivre sur la question migratoire, tant en ce qui concerne l’asile que la politique de croissance, étant donné qu’il s’agit d’un défi européen appelé à durer et que les Etats-membres n’ont pas une position unique sur le sujet.

La question de la gestion des flux migratoires est au centre des préoccupations de nos concitoyens, qui comprennent que c’est au niveau européen que nous pourrons réellement agir. L’Europe doit être plus efficace à la fois pour mieux intégrer les réfugiés et pour mieux dissuader les migrants économiques illégaux. Il y a des positions à rapprocher, certes, sur la façon de le faire mais le constat est partagé par tous : il faut davantage de cohérence et d’efficacité dans les politiques européennes.
La France souhaite accélérer l’agenda de réformes de l’asile, des migrations et de la sécurité commune qui permettra d’une part de renforcer nos moyens de contrôle aux frontières, et d’autre part d’avoir des règles claires et communes d’asile et de solidarité au sein de notre Union européenne. Nous encourageons également une action déterminée vis à vis des pays de transit et des pays d’origine des migrants. La France tient aussi à ce qu’une différenciation claire soit faite pour venir mieux en aide à ceux qui sont en besoin manifeste de protection et pour traiter les migrations économiques illégales. Sur ce point également, nous avons fait des propositions.

C’est un sujet prioritaire : hier [le 06 février] Jean-Yves Le Drian participait à une conférence ministérielle à Rome pour renforcer encore la coopération entre pays hôtes, pays de transit et pays de départ dans le domaine de la lutte contre la traite des êtres humains, la contrebande et l’exploitation, et dans celui de la protection des droits des migrants et des demandeurs d’asile.

Quel serait l’impact du Brexit sur le Budget européen et, plus largement, sur l’emploi et la compétitivité de l’Europe ?

Je pense qu’il faut se dire les choses avec franchise. L’Union européenne ne pourra pas payer à 27 ce qu’elle finançait à 28 après le départ d’un pays qui était contributeur net, sans changement profond. Mais en même temps il ne faut pas que le départ des Britanniques nous conduise à revoir nos ambitions à la baisse. Il y a de nouvelles priorités : les citoyens européens attendent une Europe à la fois plus puissante et plus protectrice. L’emploi et la compétitivité restent au cœur de leurs préoccupations. Et bien entendu je ne sous-estime pas l’importance des politiques de cohésion et de la PAC dans les territoires. Pour cela il faut des moyens budgétaires adéquats.
La négociation du prochain cadre financier pluriannuel doit être l’occasion historique de mettre fin à la pratique des rabais qui se sont multipliés depuis le « chèque britannique ». C’est aussi le moment d’avancer sur de nouvelles ressources qui incarnent le souveraineté et le modèle européens, par exemple dans le domaine du numérique ou de l’environnement.

Le Brexit est une décision souveraine du peuple britannique que nous regrettons mais que nous respectons. Nous devons désormais organiser la sortie ordonnée du Royaume-Uni de l’UE et ré-inventer une relation avec ce partenaire. La position du Conseil est que la période de transition qui s’ouvrira le 30 mars 2019 lorsque le Royaume-Uni quittera l’Union devra s’achever au 31 décembre 2020, de façon à donner aux citoyens et aux opérateurs économiques une échéance claire mais aussi afin de rester dans le cadre financier pluriannuel existant, qui engage le Royaume-Uni.

Chemin faisant vers le nouveau cadre budgétaire, au-delà de 2020, pensez-vous que la politique de cohésion soit menacée puisque pendant les années de la crise, les écarts économiques entre les Etats-membres, mais aussi au sein des Etats, se sont accentués ?

La politique de cohésion vise à faciliter la convergence tant économique que sociale des Etats membres. C’est pourquoi il me paraît pertinent que les fonds de cohésion puissent être mieux conditionnés, à des démarches de convergence fiscale, de convergence sociale et aussi de respect de l’Etat de droit. Il semble pour le moins contestable qu’un même pays reçoive des crédits européens allant vers certains objectifs et développe, grâce à ces financements, des politiques nationales contraires à ces objectifs.

C’est d’ailleurs en Grèce, lors de son déplacement en septembre dernier, que le président Macron a adressé ce message en disant clairement que la cohésion européenne devait être aussi une convergence « de valeurs et de droits ».

La Grèce a été paupérisée. Elle reçoit pourtant des vagues de migrants disproportionnées pour ses dimensions. En même temps, elle est la porte d’entrée en vue de l’édification de relations entre l’Europe et des pays stratégiquement importants comme la Chine et, de manière plus générale l’Asie et l’Afrique. D’autre part, Emmanuel Macron a choisi la Grèce pour y prononcer son premier discours politique d’envergure. A votre avis, quelles sont les perspectives qui s’ouvrent pour la Grèce ?

En effet le Président Macron a choisi la Grèce pour venir parler de démocratie et de refondation de l’Europe. Quel lieu pourrait être plus symbolique et plus concret pour parler du destin de l’Europe !

Depuis 10 ans la Grèce a en effet vécu une période très difficile et a payé très cher des erreurs commises dans le passé. Cela a été une crise majeure pour l’Europe, dont nous devons ensemble tirer des leçons. C’est bien pour cela que la France propose de réformer la zone euro : pour ne plus nous trouver démunis devant une crise.

Aujourd’hui nous sommes bien conscients que la Grèce, comme l’Italie, sont en première ligne face à un afflux massif de migrants. La France a toujours souligné que la gestion des flux migratoires en Europe exige de la responsabilité – les pays d’arrivée des migrants ont la responsabilité première de traiter de leur demande d’asile – mais aussi de la solidarité. Les deux vont nécessairement de pair. Sans cette solidarité, il n’y a plus de sens au projet européen.

Et malgré cette situation difficile, nous voyons des signes positifs arriver en Grèce, des signes qui montrent une capacité de la Grèce à renouer avec la croissance et l’investissement. La France veut accompagner la Grèce dans cette période cruciale où revient la confiance. La France est d’ailleurs un investisseur de premier plan en Grèce. Nous sommes aux côtés de la Grèce pour réussir, d’ici à l’été 2018, à tenir l’ensemble des engagements et renouer avec une situation positive pour votre pays.

- Article paru en grec le 8 février par l’agence de presse grecque AMNA :
http://www.amna.gr/home/article/228721/-N-Louazo-Einai-orata-ta-simadia-epistrofis-tis-Elladas-stin-anaptuxi-kai-tis-ependuseis

dernière modification le 06/04/2018

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