Interview de l’ambassadeur pour Kathimerini [el]

Christophe Chantepy, ambassadeur de France en Grèce, a accordé un entretien au quotidien KATHIMERINI paru dans son édition du dimanche le 8 juillet 2018.

Propos recueillis par le journaliste Petros Papakonstantinou.

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Sous le titre « Europe signifie solidarité », l’ambassadeur, rappelant les propositions faites par le Président de la République, Emmanuel Macron, sur la Pnyx, à la Sorbonne et à Strasbourg, ainsi que les résultats du Conseil européen des 28 et 29 juin, y exprime sa conviction que l’Union européenne peut surmonter les grands défis, telle la réforme de la zone euro ou la question des réfugiés, affirme que le nationalisme ne peut proposer des solutions aux problèmes des sociétés modernes et se dit convaincu que la Grèce pourra se tenir debout sans la tutelle de la troïka, après la fin du 3ème plan d’aide.

Christophe Chantepy rappelle les investissements français en Grèce. Il qualifie par ailleurs de ‘’courageux’’ l’accord de Prespes.

Traduction de l’article - « Europe signifie solidarité »

Propos recueillis par le journaliste Petros Papakonstantinou.

Publié dans l’édition Kathimerini en date du dimanche 8 juillet 2018.

- Les Allemands ne semblent pas convaincus sur les propositions courageuses d’Emmanuel Macron sur la réforme de la zone euro alors que la question migratoire risque de déchirer l’UE. Comment sortir de cette impasse ?

Le Président Macron a été élu notamment sur un engagement européen clair. Et son élection a été vécue en Europe comme une chance pour relancer un projet européen qui était menacé par les tentions du repli sur soi. Il a fait des propositions fortes, ici à Athènes sur la colline de la Pnyx, en Sorbonne à Paris et au Parlement européen à Strasbourg. Ces propositions ont permis de redonner de l’énergie à la construction européenne. Et le Conseil européen des 28 et 29 juin derniers a entériné des avancées très importantes : sur la défense européenne, avec l’accord sur le projet de Fonds européen de défense, approuvé mardi dernier par le Parlement européen, et le lancement de l’Initiative européenne d’intervention ; sur la réforme de la zone euro, avec des axes de travail qui se fondent sur l’accord franco-allemand de Meseberg, pour finaliser l’union bancaire et créer un vrai budget de la zone euro, indispensable pour assurer la convergence des pays membres de l’Eurozone ; et sur le dossier migratoire, avec un volet externe (mise en place possible de plateformes de débarquement dans les pays de départ des migrants), avec une protection des frontières communes (renforcement de Frontex), et avec une solidarité réaffirmée et concrétisée (création de centres contrôlés en Europe). Nous ne sommes donc pas du tout dans une impasse, mais dans le mouvement. Ce qui est essentiel sur tous ces sujets européens, c’est que prévalent à nouveau la logique de solidarité, qui est l’essence même du projet européen, et l’esprit de compromis positif, qui a toujours fait avancer l’Europe.

-Emmanuel Macron a dénoncé “la lèpre qui monte”, en parlant des parties nationalistes, anti- européens en plusieurs pays de notre continent. Comment justifier ce discours enflammé contre des mouvements politiques votés par une grande partie de l’électorat ?

Face aux difficultés économiques ou sociales, face à la question migratoire, face aux tensions commerciales au niveau mondial, il y a deux attitudes possibles en Europe : « on se serre les coudes » ou « c’est chacun pour soi ». Il est évident que nous sommes plus forts et mieux armés pour affronter les défis du monde si nous restons unis. Mais certains en Europe tentent de convaincre les citoyens que les solutions nationales sont plus efficaces : c’est tout simplement faux. Pour prendre la question du commerce international, qui peut sérieusement soutenir que chaque pays européen pourrait mieux que l’Europe dans son ensemble résister et riposter ? Est-ce que la réforme de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), portée au niveau européen, pourrait sérieusement être portée par les Etats-membres pris individuellement ? Ensemble, nous sommes la première puissance économique mondiale ; isolés, nous serions ballotés entre les autres grandes puissances. Et puis il y a autre chose, qui est encore plus important. Le projet européen s’est bâti sur une idée fondamentale : unir des pays qui s’étaient déchirés pendant des siècles et singulièrement pendant le XXème siècle. Dimanche dernier a eu lieu l’entrée de Simone Veil, et de son époux, au Panthéon. L’hommage solennel qui lui a été rendu à cette occasion par la France, c’est l’hommage à une femme d’exception qui a vécu dans sa chair les horreurs du nazisme et qui a, ensuite, consacré sa vie à la réconciliation entre les pays européens et à la construction d’une Europe unie. C’est son combat, et celui de tant d’autres avec elle, que nous avons le devoir de poursuivre.

- La Grèce sort du troisième plan d’aide en août. Avez- vous confiance à la capacité des autorités grecques à se tenir debout et gérer les problèmes économiques sans la tutelle de la troïka ?

Sans aucun doute ! La fin heureuse du 3ème programme d’aide est un moment important pour la Grèce et pour l’Europe. Elle vient couronner les efforts du peuple grec et elle démontre que la solidarité européenne a été efficace. Depuis trois ans que j’ai l’honneur de représenter mon pays en Grèce, j’ai vu les efforts, j’ai mesuré le chemin parcouru, j’ai constaté les progrès. La Grèce a assaini ses finances publiques, dont la grave dégradation avait provoqué cette crise sans précédent dans un pays membre de la zone euro. La Grèce renoue avec la croissance. Le chômage a baissé et continue de baisser, mais s’il reste à un niveau encore trop élevé, surtout pour les jeunes. Les investissements repartent, je le vois avec les entreprises françaises. Et puis la Grèce s’est modernisée, notamment dans sa gestion publique, même si la réforme de l’administration publique doit se poursuivre à bon rythme. Personne en Grèce ne veut revenir en arrière. Et c’est à la Grèce et aux Grecs, dorénavant, de tracer leur chemin d’avenir.

- La dette grecque, est- elle viable après les décisions de l’Eurogroupe, qui n’ a pas accepté la proposition française de lier le remboursement de la dette au PIB ?
L’accord trouvé en Eurogroupe le 21 juin dernier est un bon accord. Il garantit une réserve de 24 Mds € et un allongement du délai de grâce pour la dette FESF (EFSF) jusqu’en 2032. Il prévoit aussi une clause de revoyure en 2032 pour faire le point et prendre si nécessaire des mesures complémentaires. Et la Grèce, compte tenu par ailleurs de l’assainissement de ses finances publiques et de la croissance retrouvée, va ainsi pouvoir se refinancer sans aide extérieure. La crise avait commencé avec l’incapacité de la Grèce à se refinancer ; elle peut dorénavant le faire à nouveau. La confiance est de retour : il est là, le succès.


- Comment croire que l’économie grecque va rebondir, une fois que notre gouvernement a accepté un demi-siècle d’austérité, avec des excédents primaires élevés ?

La Grèce a montré depuis deux ans qu’elle peut dépasser ses objectifs d’excédent primaire, tout en renouant avec la croissance. Ce qui compte maintenant, c’est que la Grèce utilise à plein ses immenses potentialités de développement. Elle dispose de secteurs économiques qui ne demandent qu’à se développer, les tourismes, les énergies, les réseaux, l’assainissement, l’agriculture, la logistique, les ports. Et elle dispose d’une jeunesse brillante, bien formée, entreprenante, je le vois tous les jours avec le réseau franco-grec de l’innovation Mazinnov que l’ambassade a créé. Il faut donc faciliter les investissements, nationaux et étrangers, notamment en construisant une administration publique moderne et en simplifiant les règles juridiques. Et il faut tout faire pour stopper le « brain drain ». Les jeunes Grecs ont envie de travailler au pays, il faut leur en donner les moyens : c’est la priorité des priorités.

- Peut-on espérer une augmentation des investissements français en Grèce ?

Mais c’est déjà une réalité ! Lorsque le Président Macron est venu à Athènes en septembre dernier, 43 chefs d’entreprises françaises, grandes, moyennes ou plus petites ont fait le déplacement avec lui. Il a même fallu refuser des demandes, car l’avion était plein. Les discussions sont bien avancées pour plusieurs projets de grande envergure. Ils viendront renforcer la centaine de filiales de sociétés françaises déjà présentes dans le pays, faisant de la France le 2e investisseur avec 1,9 milliards d’euros par an et près de 13 000 emplois, et qui sont restées dans leur écrasante majorité fidèles à la Grèce durant les années de crise. Ce sont des choses très concrètes, qui touchent au quotidien de nos amis Grecs : dans le transport, avec 360km d’autoroutes réalisés par Vinci ou les 25 rames des futures lignes de tramway d’Athènes confiées à Alstom ; dans les services avec Teleperformance ; dans l’assurance, avec Groupama et Axa ; dans les télécommunications, avec l’apport de la société Nexans pour relier les îles au continent. Et c’est une entreprise française, Engie, qui assure l’entretien du merveilleux Centre culturel Niarchos. Vous savez, la France n’a jamais cessé depuis le début de la crise de croire dans les capacités de la Grèce, et elle a toujours soutenu votre pays pour qu’il retrouve une vie normale et la croissance économique. Donc oui, les entreprises françaises sont bien présentes et seront bien présentes.

- Comment appréciez-vous l’accord conclu entre Athènes et Skopje ?

C’est un accord courageux qui met fin à une querelle de 25 ans et renforce la stabilité dans les Balkans et en Europe. Donc il faut évidemment le saluer, car il s’agit de deux pays voisins qui ont vocation non seulement à vivre côte à côte, mais à travailler ensemble, à coopérer, économiquement, socialement, culturellement.

- Pourquoi la France était-elle réticente face à l’adhésion des Balkans occidentaux à l’UE ?

Le Président de la République française a été très clair sur ce point. La position de la France s’inscrit dans le projet européen qu’elle porte, celui d’avoir une Europe à la fois plus souveraine et plus unie. Et avoir une Europe plus souveraine suppose d’acter et d’assumer la perspective européenne des Balkans occidentaux : il s’agit d’ancrer les Balkans occidentaux auprès de l’Union européenne. Mais ceci ne peut pas se faire aux dépens de l’unité et de la cohérence. Et ouvrir un nouveau processus d’élargissement suppose que les pays concernés, qui ont fait déjà beaucoup d’efforts de transformation, continuent à faire des progrès. C’est ce qu’a décidé le Conseil européen, en ouvrant la perspective d’une ouverture des négociations en juin 2019 et en détaillant les progrès encore à réaliser.

En même temps, la priorité du Président de la République est aussi d’oeuvrer à l’approfondissement de l’Europe, comme en témoigne les efforts de la France pour faire progresser les coopérations européennes dans les domaines avalisés par le conseil européen.

Consulter en ligne sur le site de Kathimerini l’article original en grec (lien externe).

dernière modification le 17/09/2018

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