Jean-Luc Martinez : Aller en Grèce, c’est rentrer chez soi

Aller en Grèce, c’est rentrer chez soi

Jean-Luc Martinez, Président – directeur du musée du Louvre

Interview d’Elis Kiss

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Remise d’insignes au Président, directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez par la présidente de la République hellénique, Katerina Sakellaropoulou à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance grecque (24 mars 2021)
 © Photographer / Theodore Manolopoulos - TM

Pendant que le Louvre reste fermé au public, vos spécialistes conduisent des travaux de restauration des œuvres. Leur travail est-il habituel ou bien la pandémie offre-t-elle la possibilité de mener une restauration plus poussée, voire des recherches et de faire de nouvelles découvertes ?

A la différence de la première période de confinement qui ne permettait pas la poursuite des travaux, les chantiers ont pu reprendre dès le 11 mai, date du premier déconfinement en France. 11 chantiers monuments historiques sont en cours et environ 150 compagnons d’entreprises prestataires travaillent chaque jour de la semaine au Louvre. Ces activités sont grandement facilitées car, en musée ouvert, les chantiers sont plus complexes à mener. Actuellement, nous menons certains grands chantiers comme la restauration de la chapelle du mastaba d’Akhethétep, dans le département des Antiquités égyptiennes, la rénovation des anciens appartements du Roi avec le réaménagement des collections étrusques et italiques, la restauration du décor du Salon Carré et la construction du Studio, nouveau lieu pédagogique de 1200 m² au cœur du musée, dont l’ouverture est prévue à l’automne et qui sera dédié à l’accueil des familles, des scolaires et des personnes peu familières du musée.

Pendant ce temps, les activités du musée se poursuivent en ligne, avec des visites virtuelles et les achats à distance, par exemple. Pendant la période difficile que nous traversons, quelle est l’importance du maintien de ce lien virtuel avec votre public international et local, ceux qui ont visité ou visiteront le musée ?

La soif d’évasion des gens a été décuplée par les restrictions de déplacement. Et le Louvre a été l’un des réceptacles de cette aspiration. Nos productions numériques ont été l’une des fenêtres par laquelle les gens ont pu s’évader d’un quotidien confiné. Les équipes du Louvre ont été particulièrement inventives avec une éditorialisation inédite de nos contenus en ligne. Nous avons proposé des contenus filmés et animés sur le site du Louvre et sur les réseaux sociaux qui ont rencontré un grand succès : il y a eu 21 millions de visites sur louvre.fr en 2020 avec des pics à 400 000 visites par jour (alors que la moyenne se situe à 40 000 visites/jours), nous comptons 9,3 millions d’abonnés sur les réseaux sociaux (+1,02 M abonnés par rapport à 2019). 

Le succès de ces offres en ligne montre à quel point le besoin d’évasion et le désir de beauté sont présents. Mais cela ne remplacera jamais notre mission première qui est de favoriser la rencontre physique entre les œuvres et le public.

En 2021, nous étoffons notre écosystème numérique : fin janvier, nous avons ouvert une e-boutique Louvre dédiée aux collaborations que le musée développe avec ses partenaires. Le 26 mars nous lançons deux nouveaux sites : un site Internet du musée refondu, plus visuel, plus ergonomique, plus immersif, et « Collections en ligne », une plateforme (collections.louvre.fr), qui donne accès pour la première fois gratuitement à toutes les œuvres du musée, même celles qui ne sont pas exposées. Tout le Louvre devient ainsi accessible en quelques clics. C’est un progrès immense.

Le musée a enregistré une affluence record en 2018. Vous avez évoqué une chute de la fréquentation de 80% entre 2019 et 2020. Ce sont des chiffres confirmés ?

Le musée du Louvre a accueilli 2,7 millions de visiteurs en 2020, année marquée par le formidable succès de l’exposition « Léonard de Vinci » (1,1 million de visiteurs) et par la pandémie. Le musée a été fermé 6 mois. En 2020, sa fréquentation a donc été en baisse de 72% par rapport à celle de 2019.

Dans d’autres entretiens, vous évoquiez le fait que la très grande majorité des visiteurs du Louvre étaient étrangers. Quelle sera votre stratégie pour attirer, le moment venu, davantage de Français ? Effectivement, 75% de nos visiteurs sont étrangers, mais les Français restent, de loin, les premiers visiteurs du Louvre. Leur nombre était d’ailleurs en progression constante ces dernières années (2,1 millions en 2016 et 2,8 millions en 2019). Notre défi est qu’ils viennent encore plus au Louvre. Cela n’a rien d’évident alors que 71% des Français ne franchissent jamais la porte d’un musée au cours d’une année. La clé pour moi réside dans l’accueil humain : il faut se sentir bienvenu au musée, à l’aise comme à la maison. C’est pour cela que, par exemple, entre juillet et octobre, nous avons mis en place une offre de médiation qui a eu beaucoup de succès : les visites « mini-découvertes » : en 8 points phares du musée, des médiateurs proposaient, toutes les demi-heures, des visites gratuites de 20 minutes, sur les œuvres et le palais. Plus de 46 000 personnes y ont participé. Les musées sont des lieux de rencontre et de convivialité, tournés vers la beauté. C’est ce message que nous devons faire passer. Ceci dit, le Louvre est un musée universel : notre vocation est aussi d’accueillir un public venu du monde entier. Le tourisme international sera vraisemblablement de retour en 2024, avec la perspective des JO de Paris.

Notre ambition est d’être à la hauteur de ce rendez-vous.

En même temps, les projets comme “Lupin” et la vidéo tournée avec Beyoncé et Jay-Z attirent également le jeune public au musée. Quelle est l’importance pour le Louvre de se faire plus accessible et plus attirant pour les jeunes générations ?

Le Louvre est déjà un musée jeune : 50% de notre public a moins de 30 ans et les moins de 26 ans issus de l’Union européenne y entrent gratuitement ainsi que les moins de 18 ans du monde entier.

C’est d’ailleurs une forme de miracle qu’un musée d’art ancien, qui présente des œuvres qui ont parfois plus de 40 siècles, séduise autant les plus jeunes.

Mais cette popularité n’a rien d’acquis : nous veillons donc à la cultiver. Les tournages avec Beyoncé et Jay-Z mais aussi avec Netflix pour Lupin ou le concert du nouvel an avec David Guetta donnent une visibilité extraordinaire au Louvre et à ses œuvres auprès des plus jeunes. Certains jeunes ont découvert le Louvre grâce à ces vidéos et veulent venir voir l’endroit où ces artistes les ont tournées. Je m’en réjouis : tout ce qui peut faire aimer ou découvrir le Louvre est positif.

Votre formation et votre expérience en tant qu’archéologue vous aident-elles d’une manière ou d’une autre en ce temps de la pandémie ?

Oui bien sûr ! L’archéologie, c’est l’apprivoisement du temps long. Cela demande beaucoup de patience et d’espérance : on peut fouiller des jours entiers sans rien trouver, et, parfois, qu’on ne s’y attend plus, un petit miracle se produit, on fait une découverte merveilleuse. Patience et espérance : ce sont bien deux qualités majeures pour traverser cette période incertaine. Par ailleurs le musée du Louvre est aussi un grand musée archéologique : la majorité de nos collections viennent de fouilles en Egypte, au Moyen Orient… Connaître ces pays, leur patrimoine archéologique et les collègues archéologues qui veillent sur cet héritage est un atout important pour le directeur du Louvre. C’est pourquoi j’ai voulu développer les fouilles conduites par le Louvre dans le monde (le Louvre est en effet un musée qui fouille !). Aujourd’hui nous fouillons en Bulgarie, en Roumanie, en Italie, au Liban, en Iran, en Ouzbékistan, au Soudan… c’est le seul moyen pour maintenir vivant le lien entre l’archéologie du passé et l’archéologie qui se fait aujourd’hui. Nous avons en effet une responsabilité vis-à-vis des pays d’où proviennent nos collections : rendre accessible nos archives et nos données sur ces œuvres, développer des partenariats pour les publications et la recherche.

Comment décririez-vous la période que vous avez passé à l’École française d’Athènes, ainsi que vos travaux à Delphes et à Delos ?

Ce sont des périodes marquantes de ma vie, à la fois professionnellement et humainement. Il y a beaucoup de jubilation à fouiller : c’est une forme de tête-à-tête avec l’histoire, une façon aussi de faire la lumière sur des temps dont l’héritage, notamment en ce qui concerne la Grèce, est à la fois encore très vivant, mais aussi partiellement oublié ou incompris. Faire comprendre des temps révolus, c’est une mission assez exaltante, que l’on mène en équipe, avec des gens passionnants. J’ai beaucoup appris et je continue à apprendre à l’Ecole française d’Athènes qui est une école de vie pour moi.

Et puis j’aime profondément la Grèce, ses habitants, sa langue, ses paysages, entre mer et montagne, ses cyprès qui rivalisent avec les colonnes antiques. Il y a une poésie intense sur cette terre qui me va toujours droit au cœur. Quand je reviens en Grèce, j’ai un peu l’impression de revenir à la maison.

Etes-vous revenus en Grèce depuis cette période ?

Bien sûr ! Je continue toujours à mener des recherches à Delphes et me rends plusieurs fois chaque année en Grèce. Je suis aussi le commissaire d’une exposition « Paris-Athènes. Naissance de la Grèce moderne 1675 ‐ 1919 » avec mon amie Marina Lambraki‐Plaka, directrice de la Pinacothèque d’Athènes et Mme Lazaridou la directrice des musées grecs. Elle devrait ouvrir à l’automne 2021 et retrace les liens culturels, diplomatiques et artistiques unissant la Grèce et la France au XIXe siècle, et la façon dont le regard des Européens sur la Grèce s’est transformé avec la redécouverte de l’Antiquité grecque. Je suis heureux, à l’occasion de cette exposition, de partager ma passion pour la Grèce, qui est comme une autre patrie pour moi.

Mise à part la situation actuelle, comment se passe la coopération avec le Louvre Abu Dhabi ? Quels étaient les défis pour mener un tel projet entre des cultures différentes ?

Le Louvre Abu Dhabi est un immense succès. C’est le premier musée universel du monde arabe et un lieu d’une beauté envoutante. Il présente une histoire de l’art qui révèle comment les plus grandes civilisations se sont mutuellement fécondées à travers les âges. Nous continuons à travailler main dans la main sur la programmation culturelle et les prêts des musées français au Louvre Abu Dhabi. Un modèle de coopération est né entre les Emirats arabes unis et la France. Ce projet nous a permis aussi de redéfinir notre rôle en tant que musée, notre place dans la Cité, à repenser avec un regard décentré le principe d’universalisme qui a présidé à la création du Louvre et à nous projeter sur le long terme car là où nous avions tendance à envisager la programmation sur 5 ans, les Emiriens construisent le musée pour leurs petits-enfants et nous ont appris à semer à l’horizon de 100 ans. Indéniablement, nous sortons plus ouverts et plus forts de cette expérience.

Un des succès initiés sous votre direction est la création d’un entrepôt et d’un lieu de restauration à Liévin. Quel est l’état d’avancement de ce projet ?

En octobre 2019, le Louvre a inauguré à Liévin, près du Louvre-Lens, un nouveau centre de conservation qui lui permet de mettre ses réserves à l’abri d’une crue de la Seine. La première année d’exploitation de ce centre est très réussie : malgré le confinement 100 000 objets ont été transférés de Paris à Liévin… Un mouvement d’œuvre d’une ampleur inédite ! Pour prendre la mesure de ce que cela représente c’est presque trois fois plus que le nombre d’œuvres exposées au Louvre ! Au 31 décembre dernier, 80% des collections anciennement conservés en zone inondable avaient ainsi été déménagés à Liévin. Bientôt ce danger pour les collections sera définitivement derrière nous. J’ajoute que ce déménagement a été l’occasion, dans sa phase préparatoire, d’accéder à un niveau de connaissance qui n’avait jamais été aussi poussé sur nos collections en réserve, ce qui nous permet aujourd’hui de les partager avec le public avec la mise en ligne de notices pour chacune de ces œuvres sur notre nouveau site « Collections en ligne ».

Le Louvre couvre un champ historique et artistique spectaculaire, qui s’étend des extraordinaires collections d’antiquités aux joyaux de la couronne et aux expositions contemporaines, comme celle consacrée à Soulages. Comment voyez-vous les évolutions récentes dans le monde de l’art, telles que l’avènement des « NFT » (non-fungible tokens) et le record de ventes chez Christie’s pour le projet numérique Beeple ? L’art numérique entrera-t-il un jour au Louvre ?

Les collections que nous présentons s’arrêtent en 1848, donc nous n’avons pas vocation à accueillir massivement ces nouveaux objets au Louvre, même si l’art contemporain a sa place dans notre musée, notamment à travers des commandes à des artistes pour des décors pérennes. En 2020 nous avons d’ailleurs installé au seuil du département des antiquités égyptiennes une œuvre cinétique de l’artiste Elias Crespin, qui repose sur des logiciels et des algorithmes très pointus.

Vous voyez que Louvre, qui a toujours été un lieu d’inspiration pour tous les artistes de son temps, est très ouvert à la créativité contemporaine, y compris quand elle fait la part belle au numérique, sans pour autant renier sa vocation qui est de présenter des œuvres d’art ancien, incarnées, matérielles.

Ces NFT sont une forme de réponse technique intéressante au danger de piratage des œuvres numériques. Elles montrent à la fois toute l’inventivité de notre époque et le fait que le numérique n’échappe pas au fléau des faussaires : un mal aussi ancien que l’art. Nous suivons cela avec le plus grand intérêt car les formes de l’art contemporain ont souvent un temps d’avance sur les évolutions de notre société.

N’est-ce pas un moment où il faut se remettre en question ? Repenser la place et le but des musées dans la société et dans le monde ?

Absolument. Pour paraphraser Paul Valéry, je crois que « les musées, comme les civilisations, sont mortels ». Mortels s’ils n’arrivent pas à prouver leur utilité pour la société. Mortels aussi car on assiste à l’émergence de la contestation même du principe de musée universel, dont le Louvre est un archétype. Certains pensent qu’il est scandaleux qu’une œuvre soit présentée ailleurs que dans son pays d’origine. D’autres, au nom de revendications identitaires ou mémorielles, contestent la légitimité des musées à parler d’histoire de l’art. Notre réponse doit être de montrer qu’un musée où toutes les civilisations du monde sont exposées est une chance.

Un musée universel doit rassembler les générations, les cultures, les mémoires afin de réduire certaines fractures de nos sociétés. Un musée universel c’est un endroit où toutes les histoires humaines se fondent dans l’histoire de l’humanité. Les musées doivent prouver qu’ils sont essentiels car ce sont des lieux qui créent du lien, apaisent, élèvent et réconcilient.

Pourriez-vous nous confier quelles sont vos trois antiquités grecques préférées des collections du Louvre ?

Deux d’entre elles sont bien sûr incontournables car des chefs d’œuvre absolus : la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace, peut-être les deux plus belles ambassadrices de l’art grec en France et dans le monde. Mais j’ai un goût particulier pour les sculptures du Temple de Zeus à Olympie. Le Louvre a la chance de conserver des fragments des métopes dont celle montrant Héraclès et le taureau de Crète ou celle avec Athéna. Pour moi il s’agit du sommet de la sculpture grecque. Par ailleurs ces œuvres furent offertes par le Sénat hellénique en 1829 en remerciement de l’aide apportée par la France dans la guerre de libération. De magnifiques ambassadeurs des liens très forts qui unissent nos deux pays et qui me rappellent tous les jours la responsabilité et l’honneur qui est le nôtre de conserver une partie du patrimoine grec en France !

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Victoire de Samothrace © 2014 Musée du Louvre / Philippe Fuzeau
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Aphrodite, dite Vénus de Milo © 2014 Musée du Louvre / Philippe Fuzeau
Retrouvez l’article original en ligne : ««Στην Ελλάδα, νιώθω σαν να επιστρέφω σπίτι»»

dernière modification le 19/04/2021

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