Jean-Yves Le Drian : un projet de puissance européenne au service de nos peuples [el]

Intervention de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Αffaires étrangères, au colloque « Au-delà de 1989 : Espoirs et désillusions après les révolutions » - Prague, 6 décembre 2019

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Trente ans se sont écoulés depuis 1989. Une génération. Passée de l’euphorie au doute. Le désenchantement nous met face à des questions essentielles : les mémoires plurielles de notre histoire, l’autonomie et la sécurité de l’Europe, l’articulation de la souveraineté des Etats et de la souveraineté européenne. Répondre à ce désenchantement, retrouver le fil et l’énergie de notre rêve européen, c’est notre défi commun.

La véritable leçon de 1989, c’est que l’histoire n’est jamais écrite à l’avance, et que les Européens sont libres d’inventer leur futur et qu’en œuvrant ensemble, ils seront en mesure de créer et de défendre les modèles de société et de gouvernance internationale auxquels ils croient. Et comme le disait Vaclav Havel, l’esprit de résistance et le courage paient.

Jean-Yves Le Drian rappelé que "la mémoire européenne doit faire droit à la polyphonie des mémoires nationales" et développer une « conscience commune d’être des Européens, enfin unis dans leur diversité". C’est sur une telle vision historique que la France fonde sa vision de l’avenir de l’Europe.

Un humanisme européen

(…) L’horizon de cette mémoire plurielle de 1989, c’est bien sûr notre projet européen commun. Je voudrais vous dire maintenant les conclusions que je tire de ce retour sur notre histoire commune pour notre avenir commun.

Le projet que nous portons, la France, vous, nous, est un projet d’humanisme européen, qui commence avec la défense intransigeante de nos valeurs et de nos principes. C’est un projet de convergence sociale, économique et fiscale. Car il est urgent de répondre aux désillusions et de résorber les fractures européennes. Elles ne sont pas un nouveau mur entre « deux Europe » coexistant au sein de l’Union européenne. Les inégalités, les tentations populistes, la perte du sens et des repères sont pour nous tous des enjeux partagés. Nous devons les considérer comme des enjeux communs.

Une puissance européenne au service de nos peuples

Ce projet, c’est, face aux excès de la mondialisation, face aux défis de la compétition internationale, un projet de puissance européenne au service de nos peuples. Plus que jamais les désordres internationaux et l’expression brutale des rapports de force structurent aujourd’hui la vie internationale. Et l’Europe est face à une alternative : subir et risquer de se voir dicter ses propres choix ; ou s’affirmer pour peser à chaque fois que nécessaire, au service de son identité et de ses principes.

Je choisis sans hésiter la seconde option. Pourquoi ? Parce que nous savons, depuis Paul Valéry, que les civilisations sont mortelles. Comment ? En faisant de l’Europe un acteur de son destin. (…)

Garantir notre sécurité européenne

Cette ambition de construire une sécurité collective européenne – fondée sur l’Acte de final d’Helsinki (1975) et la Charte de Paris (1990) – si présente dans le début des années 90, s’est progressivement effacée. Elle doit être ranimée.

(…) Nous avons d’abord besoin du lien transatlantique.

Nous aussi, Français, nous voulons le préserver. Nous en avons besoin, politiquement, militairement, stratégiquement. (…) Chacun comprend que le temps où l’Europe pouvait confier entièrement à d’autres le soin de sa sécurité et se reposer exclusivement sur eux, ce temps-là est révolu. Et ce mouvement ne date pas de l’élection du Président Trump. Ce que nous appelons, en Europe, l’autonomie stratégique et qui recouvre en fait exactement la notion de partage du fardeau, est une condition - une condition -d’un lien transatlantique fort et crédible. (…)
(…) La condition sine qua non pour la force de l’Alliance atlantique, c’est désormais que les Européens se montrent plus proactifs et qu’ils assurent davantage de responsabilités, à l’intérieur d’une alliance refondée et rééquilibrée. Il n’y aura pas plus de défense européenne sans OTAN que d’OTAN crédible et soutenable sans renforcement des responsabilités européennes.

Nous le pensons depuis longtemps et la France est engagée concrètement dans la posture de dissuasion et de défense de l’OTAN, dans les Etats baltes ou en mer Noire. La France respecte les intérêts de sécurité de tous ses partenaires et alliés européens, elle les fait entièrement siens. Elle les défendra toujours comme une priorité intangible. C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré le président Macron avant-hier à Londres. Nous sommes et nous resterons intraitables quand notre souveraineté ou celle de nos partenaires et alliés est en jeu. Nos alliés peuvent compter sur la France, sur son engagement, sur son armée. Toujours. (…)

Une organisation pour la stabilité stratégique de l’ensemble du continent européen

(...) si nous voulons revenir sur le démantèlement systématique que j’ai évoqué il y a un instant, c’est avec la Russie qu’il faut que nous reprenions langue. Sans complaisance, sans naïveté, pour défendre la sécurité de tous les Européens, en jouant des rapports de force chaque fois qu’il le faudra. Mais nous ne pouvons pas tout simplement ignorer la géographie.

Les initiatives que nous avons prises, nous les avons conçues dans le respect strict des principes européens agréés. Et nous n’avons pas l’intention de négliger les intérêts de sécurité de nos partenaires européens, au contraire, car ce sont aussi les nôtres.

C’est pourquoi nous souhaitons que les Européens se saisissent des grands sujets stratégiques, militaires, nucléaires, qui concernent directement leur sécurité. Et parmi ceux-ci, la reconstruction d’un cadre de droit et de mesures de transparence doit permettre de limiter les risques d’escalade militaire involontaire, de fixer des contraintes sur les capacités de nos adversaires potentiels et de réduire ainsi la menace. (…)

La souveraineté européenne

(…) Au fond, en matière de sécurité comme sur d’autres sujets, notre défi, c’est de bâtir une véritable souveraineté européenne. Cette souveraineté commune ne retranche rien à nos souverainetés nationales. Dans un monde dangereux, dans un monde de compétition à outrance, elle les protège. Faire le choix de l’une, ce n’est pas renoncer à l’autre. Bien au contraire ! (…)

Le vrai Européen, ce n’est pas celui qui nie l’existence et l’importance des Etats-nations ; de même que le vrai patriote, ce n’est pas celui qui rejette et condamne l’Europe. L’Européen patriote ou le patriote européen, c’est celui qui, au contraire, sait que, sans nations fortes, le projet européen est fragilisé et que sans Europe forte, nos nations sont plus faibles.

Cette souveraineté doit également être une souveraineté numérique , assurer la sécurité du cyberespace, permettre de gagner la bataille de l’innovation et développer l’Europe comme puissance normative dans ces domaines.

Retrouvez l’intégralité du discours  :

- en français sur le site de France Diplomatie (lien externe)
- en anglais sur le site de France Diplomatie (lien externe)

dernière modification le 24/03/2020

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