(KATHIMERINI) interview de Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (9/9/2018) [el]

Grèce : à l’occasion de sa visite en Grèce et Chypre , les 6 et 7 septembre 2018, Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, a accordé une interview au journal du dimanche, KATHIMERINI. Sous le titre "Solidarité française à la Grèce et à Chypre", le Ministre évoque les perspectives des partenariats de la France avec la Grèce et Chypre et livre son appréciation sur la situation en Europe et dans la région.

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Propos recueillis par Petros Papakonstantinou (pour l’édition d’Athènes) et Andreas Papaschos (pour l’édition de Nicosie).

Traduction de l’article paru en grec, dans l’édition dominicale du quotidien KATHIMERINI paru le 9 septembre 2018, suite à la visite en Grèce du ministre, Jean-Yves Le Drian, le 6 septembre 2018.


La Grèce vient de sortir de la tutelle de la troïka, mais sa dette reste colossale et la proposition française qui consiste à lier le remboursement de la dette au PIB n’a pas été retenue. Pensez-vous que de nouvelles mesures seront nécessaires ?

La sortie de la Grèce du 3ème programme d’aide est une étape historique. C’est une reconnaissance des efforts consentis par le peuple grec, le fruit de la constance de son gouvernement dans la mise en œuvre des réformes, et la démonstration que la solidarité européenne est efficace. L’Eurogroupe de juin dernier a pris les mesures nécessaires sur la dette. La Grèce a constitué un matelas de sécurité. Et nous avons prévu un rendez-vous en 2032 pour apprécier la situation. Maintenant, il faut que l’économie grecque poursuive son redressement et qu’elle soit en mesure de tirer parti des formidables potentialités que recèle la Grèce. Soyez sûrs que la France continuera d’être à ses côtes.

Etes-vous préoccupé par le regain de tensions en mer Egée et la remise en question du traité de Lausanne par Ankara ?

La Turquie est un interlocuteur et un partenaire important pour la France, pour la Grèce, pour Chypre et pour l’Europe. C’est pourquoi le président de la République est engagé depuis plus d’un an dans un dialogue étroit avec le président Erdogan, qui nous permet d’aborder en toute franchise les points de désaccord avec Ankara. Dans ce cadre précisément, nous avons déjà fait part à nos interlocuteurs turcs de nos préoccupations face aux tensions en Méditerranée orientale. Sur ce point, je veux clairement réaffirmer à nos partenaires grecs et chypriotes notre vigilance et notre solidarité.

Comment la France réagit-elle aux violations turques de la ZEE chypriote ?

La France a toujours soutenu le droit souverain de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles, conformément au droit de l’UE et au droit international. Nous en avons directement fait part aux autorités turques. Cette position a également été exprimée sans aucune ambiguïté par le Conseil européen du 22 mars.

Comment évaluez-vous les coopérations tripartites de Chypre dans la région ? Paris serait-il intéressé par une participation ad hoc à l’une d’entre elles ?

Les coopérations tripartites s’inscrivent utilement dans une réflexion commune sur les nouvelles ressources énergétiques de la région, dont l’exploitation pourrait constituer le fondement de coopérations pérennes. Toute la région (y compris l’Union européenne) a intérêt à ce que les solutions trouvées soient inclusives et au bénéfice de tous.

Ces dernières années la Turquie s’est éloignée de sa perspective européenne. Estimez-vous que l’objectif de la pleine intégration dans l’Union continue à avoir un sens, ou bien l’UE devrait-elle plutôt se tourner vers une relation spéciale avec la Turquie ?

Le gouvernement turc a fait, depuis plusieurs années, des choix qui l’éloignent de l’Union européenne et de ses valeurs. Dans ces conditions, il serait illusoire de croire que nous pouvons progresser dans le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Le Président de la République l’a dit à M. Erdoğan ; il a eu l’occasion de le redire depuis.

Pour autant, nous devons travailler ensemble, Union européenne et Turquie, sur nos intérêts partagés : au plan économique – et nous avons besoin à ce titre d’une Turquie prospère et stable –, dans le domaine migratoire et dans la lutte contre le terrorisme ; enfin sur les questions régionales où nous devons continuer de dialoguer sans relâche, en particulier sur la situation en Syrie, parce que la Turquie y est un acteur incontournable.

L’économie italienne subit des pressions considérables, et Rome conteste les règles de discipline budgétaire strictes. Existe-il, selon vous, un danger de nouvelle crise au sein de la zone euro ?

L’Italie, comme tous les Etats membres, a pris des engagements en matière de finances publiques. M. Tria, le ministre italien des Finances, a assuré encore récemment que ces engagements seraient respectés. Je ne mets pas sa parole en doute. Le moment venu, la Commission européenne et le Conseil des ministres en jugeront.

La question migratoire menace la cohésion de l’UE dans la mesure où, malgré les décisions du Sommet européen de juin, des pays de l’Europe centrale continuent leurs actes unilatéraux et la révision de Dublin reste lettre morte. Croyez-vous qu’une solution européenne est encore possible ?

Une solution européenne est une nécessité, car c’est seulement au niveau européen que nous serons capables de répondre, efficacement et conformément à nos valeurs, au défi migratoire. La France porte une ligne claire, fondée sur l’attachement au droit d’asile, à la solidarité européenne, à la responsabilité de chacun et à la protection de nos frontières extérieures. C’est sur ce fondement qu’a été bâti l’accord que le Conseil européen a trouvé en juin dernier. Et c’est sur cette ligne que nous souhaitons avancer, notamment en vue du prochain sommet de Salzbourg du 20 septembre, en concertation avec l’ensemble des partenaires qui entendent contribuer à une solution européenne et coopérative.

Qu’attendez-vous du référendum du 30 septembre en ARYM ? Pourquoi la France était-elle plutôt sceptique à l’élargissement de l’UE aux Balkans occidentaux ?

L’accord signé le 17 juin revêt véritablement un caractère historique, car il s’agit de résoudre un différend bilatéral qui dure depuis 27 ans déjà. Nous souhaitons vivement que cet accord soit mis en œuvre et, pour cela, il est important que le « oui » l’emporte au référendum qui se tiendra le 30 septembre dans l’Ancienne République yougoslave de Macédoine. Sur cette base, il reviendra à la Grèce de ratifier l’accord.

Cet accord bénéficiera aux deux pays, favorisera le renforcement de la stabilité dans la région des Balkans et l’Europe dans son ensemble. D’ores et déjà, l’Alliance atlantique a décidé d’inviter le gouvernement de Skopje à entamer des pourparlers en vue de l’adhésion du pays à l’OTAN.

L’accord Athènes/Skopje constitue, en outre, une contribution très importante aux relations de bon voisinage, qui sont aussi une condition essentielle du rapprochement européen de la région. La perspective européenne des Balkans occidentaux a été affirmée à Thessalonique en 2003, réaffirmée en mai dernier au sommet de Sofia. Nous appuyons pleinement cette perspective car elle est dans l’intérêt des pays concernés, mais aussi dans notre propre intérêt. Il est aussi important que l’élargissement reste un processus exigeant : les candidats doivent satisfaire un certain nombre de conditions, par exemple en matière d’Etat de droit ; l’Union européenne doit parallèlement s’assurer qu’elle est en mesure d’accueillir de nouveaux membres dans de bonnes conditions. Si nous ne suivons pas ce chemin, l’élargissement ne sera, le moment venu, un succès ni pour les uns, ni pour les autres. Ce n’est pas ce que nous voulons.

La question des contentieux frontaliers dans les Balkans est largement débattue après la reprise du dialogue entre Belgrade et Pristina, alors que les Etats-Unis semblent vouloir accepter, sous certaines conditions, l’échange de territoires. Quelle est la position de la France ? Y-a-t-il un risque de voir une boîte de Pandore sur ce sujet s’ouvrir dans d’autres régions européennes ?

Nous espérons que la Serbie et le Kosovo parviennent rapidement à un accord global et définitif, conformément au souhait exprimé par les deux présidents, dont nous soutenons les efforts dans cette voie. C’est aux deux parties qu’il appartient de déterminer le contenu de cet accord. Aucune option ne doit a priori être exclue pour parvenir à un règlement global et définitif de ce différend, pourvu que l’accord envisagé conduise bien à renforcer la stabilité de la région.

Un an après la vision ambitieuse pour l’Europe présentée par le Président Macron à la Pnyx et à la Sorbonne, la réforme de l’Union continue à être entravée par l’inertie de partenaires importants. A quoi pouvons-nous nous attendre dans un proche avenir ?

Cet appel a eu un écho très important dans l’Union européenne, tant auprès des opinions publiques que des autres chefs d’Etat ou de gouvernement ou des institutions. Nous avons avancé depuis concrètement, notamment en matière de sécurité et de défense, de droits sociaux ou encore de politique commerciale, éléments de « l’Europe qui protège » souhaitée par la France. Bien sûr, les défis persistent : les nationalismes ont progressé et les fractures se sont accrues, en particulier sur la question migratoire. Il nous faut donc redoubler d’efforts, par le dialogue avec tous les Etats membres, et en associant les citoyens européens aux réflexions sur l’avenir de l’Union, à travers les consultations citoyennes. Mais, si aucun terrain d’entente ne peut être trouvé, nous devons assumer l’idée d’une Europe à plusieurs cercles, qui existe déjà en pratique : elle permet aux Etats les plus ambitieux d’avancer, en laissant la possibilité aux autres de les rejoindre plus tard, en temps voulu. C’est une définition à la fois ambitieuse et réaliste de l’Europe.

Votre homologue allemand, Heiko Maas, a soutenu que face aux actions unilatérales du gouvernement Trump, l’UE devait mettre en place son propre système de paiements, une défense indépendante et des alliances multilatérales afin de pouvoir faire contrepoids aux Etats-Unis. Que pensez-vous de ces propositions ?

La politique américaine nous conforte en effet dans notre conviction qu’il faut progresser dans l’affirmation d’une Europe plus souveraine et plus autonome. L’Europe doit jouer pleinement son rôle sur la scène internationale, défendre ses intérêts et ses valeurs et, singulièrement, son attachement au multilatéralisme, car c’est dans ce cadre que nous sommes parvenus ces dernières années à des résultats concrets très importants, comme l’accord sur le nucléaire iranien ou à l’accord de Paris sur le climat.

Une proposition a récemment été présentée concernant une conférence quadripartite entre la France, l’Allemagne, la Turquie et la Russie pour la question syrienne. Participerez-vous à une telle conférence ? Est-ce que Paris continue à estimer que le départ du président Assad est la condition pour la solution politique ?

La France a été la première à proposer le rapprochement des positions des Etats occidentaux et arabes d’un côté, et des trois pays dits garants d’Astana de l’autre, pour aboutir à une solution politique juste et crédible.

Sur Bachar al-Assad, le président a rappelé que notre premier ennemi est Daesh et qu’il n’a jamais fait de la destitution de Bachar El-Assad une condition préalable à notre action diplomatique ou humanitaire. Le maintien à terme d’Assad au pouvoir serait néanmoins une erreur funeste, car il est au premier chef responsable des millions de réfugiés, des massacres, et de la prolifération des groupes terroristes en Syrie.

Il n’appartient pas à la France de désigner les futurs dirigeants de la Syrie, pas plus qu’à un autre pays. Mais c’est notre devoir et notre intérêt que de nous assurer que le peuple syrien sera bien en situation de le faire, notamment par des élections libres et transparentes qui permettront à tous les Syriens, y compris ceux et surtout ceux qui ont fui le régime, de choisir leur propre dirigeant.

- Visualiser l’article en ligne (en grec) : Ζαν-Ιβ Λε Ντριάν στην « Κ » : Γαλλική αλληλεγγύη σε Ελλάδα, Κύπρο (KATHIMERINI du 9 septembre 2018.

dernière modification le 12/09/2018

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