Manuela et Tony Kozelj, architectes français enracinés à Thasos

Manuela et Tony Kozelj sont employés à plein-temps par l’École française d’Athènes, essentiellement pour les fouilles archéologiques de Thasos, île de Grèce du Nord, où la France est présente depuis un siècle. Tous deux sont spécialistes d’architecture et aident les archéologues français par leurs relevés et leur entreprise. Spécialistes reconnus de l’histoire des mines et des carrières dans l’Antiquité, ils sont aussi des scientifiques reconnus. À leur passion pour leur métier s’ajoute celle pour leur île et ses habitants. Leur disponibilité est bien connue, de même que leur générosité, au service des relations franco-helléniques. Ils se sentent investis d’une mission de rayonnement qui dépasse la seule archéologie. À travers eux on comprend mieux pourquoi le Ministère des Affaires étrangères français soutient des chantiers archéologiques en Grèce et dans le monde entier.

Comment êtes vous venus à Thasos ?

M : je suis arrivée à Thasos le 8 janvier 1988. Auparavant, j’avais mon atelier d’architecture, où les critères « bio-climatiques » se trouvaient intégrés dans mes projets de constructions d’habitations privées. J’ai même déposé un brevet en 1977, un ombroscope solaire : appareil grâce auquel les ombres portées, d’un bâtiment sur un autre, par exemple, peuvent être visualisées à tout endroit du globe.
Mais j’ai toujours été passionnée d’archéologie et la formation d’architecte spécialisée en archéologie (Certificat d’études approfondies en architecture et en archéologie obtenu en 1987) m’a permis de proposer mes services à l’EfA. Les contrats se sont succédés et depuis 2007, je suis employée à plein temps par l’EfA. à faire des relevés topographique et de détails (vestiges construits, blocs) en vue de proposer des restitutions pour les édifices.
La collaboration « archéologue-architecte » est indispensable, chacun apportant « sa » pierre à la construction de l’édifice.

T : Pour moi, c’est une histoire encore plus ancienne. Maître de conférences en histoire de l’architecture à l’université de Ljubiana (Slovénie, alors Yougoslavie), c’est par l’épouse (d’origine slovène) du Directeur de l’EfA, Georges Daux, et Tine Kurent, l’un de mes professeurs, dont j’étais l’assistant, que je suis arrivé ici en avril 1969, pour un séjour de six mois. Chaque année, je suis revenu travailler à l’EfA. En 1978, la découverte de l’ancienne mine d’or (décrite par Hérodote) a fait basculer ma vie. J’ai demandé une disponibilité à mon université, puis en 1980, j’ai été engagé comme architecte permanent à l’EfA. J’ai aussi consacré ma thèse de doctorat (en archéologie) à l’un des bâtiments de l’agora : la stoa nord-ouest, dont j’ai proposé une reconstruction sur la base des vestiges.

Comment vous sentez-vous ici ?

Bien évidemment, nous représentons la France, mais notre intégration fait dire aux Thasiens que nous sommes des leurs, et notre présence est plutôt considérée comme un trait d’union entre les deux pays.
Notre fille, Aliki, qui a grandi et a été à l’école à Thasos, a joué un rôle important dans le rapprochement et les échanges avec les Thasiens, connus pour être des insulaires un peu réservés par tempérament.
Et puis nous sommes pour une archéologie respectueuse ! Il ne faut jamais oublier que les Grecs sont ici chez eux et que nous sommes leurs hôtes : sans leur hospitalité, rien ne serait possible. Cette attitude nous est bien rendue en termes d’amitié, puisque pour certains nous sommes « des leurs » ; mais aussi dans le développement de nos recherches. C’est, par exemple, un ami, professeur des écoles, fervent défenseur de la conservation des traditions locales et passionné d’archéologie, qui nous a fourni les indications pour une découverte récente, qui a été présentée au colloque archéologique de Thessalonique (AEMTh), voici quelques semaines.
Nous sommes aussi très proches des écoles (du primaire au lycée) de l’Ile, pour que les jeunes apprennent à respecter les fouilles, leur patrimoine et leur histoire. Et puis, c’est un grand bonheur de voir des vocations s’affirmer : c’est ainsi que se fait la transmission.

Les habitants de Thasos et les touristes sont-ils concernés par le chantier ?

Nous avons beaucoup de chance avec le nouveau Maire de Thasos, passionné d’histoire et d’archéologie, qui comprend bien l’atout que représente ces fouilles pour le tourisme. Il est aussi intéressé par un jumelage avec une ville française de profil comparable. Il est vrai que le tourisme de masse de juillet-août n’est pas vraiment culturel, mais tout de même le Musée archéologique de Thasos attire du monde (depuis sa ré-ouverture en juillet dernier) et les choses évoluent, avec des circuits pour les randonneurs, organisés notamment au printemps et en automne, qui permettent de découvrir d’autres faciès de l’île, sa flore et sa faune, par exemple.

Quelles sont vos préoccupations actuelles ?

La conservation des vestiges dégagés pose problème. Le micro-climat humide, très particulier à Thasos-Liménas, contribue à la dégradation des vestiges. À cela s’ajoute la montée du niveau de la nappe phréatique. Dans certains cas, l’installation de pompes judicieusement placées ont permis d’assécher l’espace et de le présenter, comme par ex. à l’Arc de Caracalla. Cependant, à plusieurs reprises, faute de moyens financiers, le ré-enfouissement des vestiges a été l’unique solution envisageable pour les sauvegarder, cela a été le cas pour le Monument de Thersilochos, la résidence Tokatlis.
L’argent manque en Grèce pour l’entretien des secteurs archéologiques, pour la mise en valeur des vestiges, et même des restitutions qui seraient, en théorie, tout à fait possibles. Mais on peut toujours faire les plans, et aider les archéologues à concrétiser leurs découvertes, en redonnant vie aux monuments, au moins virtuellement…

Vos travaux personnels sur les carrières sont bien connus du public savant. Pouvez-vous nous les présenter ?

Tony a participé en 1986 à la création d’une association internationale pour l’étude des marbres et des autres pierres de l’Antiquité ‒ASMOSIA ‒, qui est passée de 8 à 500 membres. Tous les trois ans, une conférence internationale réunit des spécialistes de toutes les disciplines, de la physique à l’histoire de l’art. Ces échanges contribuent à mieux comprendre les origines des marbres, leur rayonnement dans le monde antique, et aussi les enjeux économiques, artistiques.

Thasos, avec ses nombreuses carrières, est un lieu privilégié à cet égard.

Nos recherches ne se limitent pas à l’identification des carrières, à la différenciation des techniques d’extraction (selon les époques), et à l’évaluation des types de produits extraits pour répondre à des commandes locales ou à l’exportation. Mais à partir de ces données, nous pouvons aborder la notion d’écosystème des carrières à Thasos, leur territoire, leur organisation, les différents types d’exploitation selon les époques et leur répartition dans l’île, pour essayer de comprendre l’impact sur le paysage et surtout la dynamique minière à Thasos et de Thasos (M.W-K. , thèse en cours : « les carrières antiques de Thasos », sous la direction de Roland Etienne, Professeur d’Archéologie classique à l’Université de Paris I, ancien Directeur de l’EfA).

En attendant, nous vous donnons rendez-vous à l’exposition au Musée Archéologique de Thessalonique, qui s’ouvrira le 10 mai et présentera les cent ans de Fouilles de l’École Française à Thasos.

dernière modification le 17/10/2017

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