TO VIMA - Interview du ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire [el]

UE - zone euro : Interview de Bruno Le Maire, ministre de l’économie, pour le journal du dimanche TO VIMA sous le titre "Bruno Le Maire : « Les engagements pour l’avenir pris par la Grèce sont clairs »

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JPEGPropos recueillis par Angelos Athanassopoulos.

Texte de l’interview en français

Avant de répondre à vos questions : mes pensées vont à la Grèce et aux nombreuses victimes des incendies de juillet. Vous avez vécu le mois dernier un vrai drame national. Je veux vous dire à quel point nous avons tous été marqués par ce drame. Le Président de la République avait tout de suite exprimé notre solidarité et la France a proposé un appui concret. La France et l’Europe resteront solidaires avec le peuple grec, qui une fois de plus, a démontré son courage et sa résilience.

Le Président Macron a présenté une vision très ambitieuse pour l’Europe, avec comme points principaux les réformes de l’UEM et de la zone euro. Pourriez-vous expliquer le raisonnement qui a conduit à conclure à la nécessité de telles réformes ? Quel doit être le nouveau rôle du MES ? Quel rôle pourrait jouer un « budget de la zone euro » ?

Le constat fait par le Président Macron est très simple : l’Europe d’une façon générale, et la zone Euro en particulier ont besoin de réformes pour créer les conditions d’une croissance plus forte et pérenne, et pour offrir plus de protection et plus de solidarité à nos citoyens. C’est ce que demandent à juste titre les citoyens européens. Et c’est parce que nous n’avons pas su répondre aux attentes des citoyens que les partis populistes progressent en Europe. Il s’agit donc de réformes qui sont indispensables si nous voulons regagner la confiance des citoyens à l’égard de l’Europe. S’agissant de la zone Euro, des axes de travail ont été arrêtés : finalisation de l’union bancaire, indispensable pour un financement plus efficace de nos économies ; renforcement du MES pour le doter d’outils plus efficaces pour prévenir une crise ou y faire face et enfin création d’un budget de la zone Euro, pour assurer la convergence des économies de la zone euro par l’investissement et absorber ensemble une partie des chocs économiques. Ce sont des avancées politiquement très importantes et les prochains mois sont décisifs pour les mettre en œuvre concrètement.

Y a-t-il un accord sur ces sujets entre Paris et Berlin ? On constate récemment une divergence de vues sur des questions cruciales telles que le rôle du MES ou un système européen de garantie de dépôts. Si la France et l’Allemagne ont récemment déposé une série de propositions, on a le sentiment que celles-ci auraient pu être plus ambitieuses. Qu’en pensez-vous ?

L’accord franco-allemand de Meseberg a été décisif pour permettre ces avancées. La construction européenne a souvent connu des avancées importantes quand la France et l’Allemagne se sont accordées sur des propositions conjointes. Un accord franco-allemand n’est jamais suffisant mais il est indispensable et peut servir de base utile pour un consensus plus large. Et nous avons maintenant une feuille de route commune qui est très complète, notamment sur le sujet essentiel du budget de la zone Euro. C’est une grande ambition qui va devenir réalité.

La zone euro ressentira-t-elle l’impact du Brexit ? Est-ce que le retard accusé dans les négociations entre l’UE et la Grande-Bretagne vous préoccupe ? Ou la perspective d’une absence d’accord ?

La zone Euro est solide. Et, je l’ai dit, nous avons pris des décisions d’envergure pour la renforcer encore. Quant au Brexit, notre souhait est bien sûr qu’un accord soit trouvé sur les conditions du retrait rapidement. Il reste peu de temps. Les équipes du négociateur Michel Barnier y travaillent d’arrache-pied et ont toute notre confiance. Les Européens ont su démontrer une grande unité de vues sur des principes essentiels et nous devons préserver cela. Et nos amis britanniques doivent comprendre qu’il nous faut réaliser maintenant des percées sur les sujets pendants de l’accord de retrait si nous voulons éviter une sortie sans accord. Dans tous les cas, nous devons nous préparer à tous les scénarios et nous nous y employons, au niveau national comme au niveau européen. Mais soyons clairs – nous voulons tous un accord et une sortie ‘sèche’ ne serait dans l’intérêt de personne, et en premier lieu pas du Royaume-Uni.

Le désaccord entre UE et Etats-Unis sur le commerce international et les choix des autorités américaines en faveur du protectionnisme vous inquiètent-ils ?

L’Union européenne est ferme et unie face aux risques que la dérive protectionniste des Etats-Unis fait courir à la croissance mondiale. L’Europe a déjà pris des mesures de réplique, et nous saurons défendre nos entreprises et nos emplois. La France est attachée au multilatéralisme : c’est pourquoi nous soutenons une réforme en profondeur de l’OMC, pour la rendre plus efficace, notamment dans la résolution des conflits. L’action unilatérale n’a aucun sens, même pour celui qui en est l’initiateur. Et nous avons connu dans le passé trop de périodes où la guerre commerciale régnait pour connaître ses effets délétères.

Quel est votre avis sur le plan de surveillance post-mémorandum de la Grèce ? Est-il suffisant ? Et pendant combien de temps ces excédents primaires très élevés pourraient-ils être conservés ?

La sortie de la Grèce du 3ème programme d’aide est un grand succès. Pour la Grèce, qui a rempli les engagements pris à l’été 2015 et a eu le courage sous l’autorité d’Alexis Tsipras de se réformer en profondeur. Pour les Grecs, qui ont accepté de faire des sacrifices que je connais très bien et qui vont pouvoir récolter les fruits de ces efforts dans les temps qui viennent. Mais aussi pour l’Europe et la zone Euro : la démonstration est faite que la solidarité, c’est non seulement une valeur essentielle de l’Europe, mais aussi que ça marche, que c’est efficace. Le dispositif de surveillance décidé par la Commission européenne me semble bien calibré pour assurer le suivi des engagements pris par les autorités grecques devant l’Eurogroupe. La situation ne sera plus la même et donc le dispositif futur de surveillance doit être très différent aussi. L’objectif du programme d’aide, c’est le retour à la normale pour la Grèce. Les engagements pris par la Grèce pour le futur sont clairs, notamment au plan des excédents budgétaires et du maintien de la dynamique de réformes. Je ne doute pas qu’ils seront tenus. Et que la Grèce va poursuivre sur la voie de la croissance et de l’emploi. C’était le message de confiance de la visite d’Etat du Président de la République en septembre dernier ; nous sommes désormais sur ce chemin.

Récemment, l’Eurogroupe a procédé à une nouvelle régularisation de la dette grecque. La Grèce peut-elle sortir sur les marchés en toute sécurité ? Que se passerait il si la Grèce ne parvenait pas à se tenir debout avec le « matelas de sécurité » ?

En juin, l’Eurogroupe a pris les mesures que nous nous étions engagés à prendre sur la dette grecque. Avec tout ce qui a été décidé, on peut dire que la dette grecque est soutenable. En particulier, le niveau de trésorerie très important qui a été laissé pour faire face à une situation imprévue démontre bien l’engagement très fort des Européens pour permettre à la Grèce de sortir du programme et de retourner sur les marchés dans les meilleures conditions. Et pour le long terme, c’est à dire après 2032, il est prévu une clause de revoyure : c’est intelligent, car vous savez combien il est difficile de faire des projections économiques sur le long terme. Et maintenant qu’est-ce qui compte ? C’est la croissance. Et pour cela, il faut que la Grèce continue à créer un climat favorable au développement de son économie, comme s’y est engagé mon ami Euclide Tsakalotos. J’ai confiance parce que les potentialités de la Grèce sont immenses, dans un grand nombre de secteurs : les tourismes, dans leur diversité, l’agriculture, les infrastructures, les énergies, les réseaux, la logistique, l’activité portuaire. Et puis je sais que la Grèce a une jeunesse bien formée, entreprenante, qui se bat : il est là l’avenir.

Seriez-vous favorable au réexamen des coupes des retraites qui doivent intervenir à partir du 1er janvier 2019 ou peut-être à leur report, à une date ultérieure ? Athènes a-t-elle formulé une demande en ce sens ? De quoi dépend l’acceptation d’une telle demande ?

Tenons-nous en aux termes des conclusions de l’Eurogroupe de juin dernier. Elles prévoient un système de rapports trimestriels des Institutions européennes sur l’évolution de l’économie grecque, sur les performances fiscales et budgétaires et sur le suivi des engagements pris par les autorités grecques pour la continuité et l’achèvement des réformes. Ce système se mettra en place dès la fin du programme. Ce qui compte in fine c’est qu’il faut préserver l’équilibre global des réformes.

Au-delà de l’aspect budgétaire, que pensez-vous de la pratique réformatrice du gouvernement grec dans d’autres secteurs, comme par exemple dans la modernisation de l’administration publique et dans les privatisations ? Et êtes-vous satisfait de la stratégie de développement présentée par le gouvernement grec pour la période post-mémorandum ?

La réforme de l’administration publique était une priorité. La France y a apporté une contribution essentielle, aujourd’hui grâce à son opérateur Expertise France. Et c’est le ministère que je dirige qui continue à aider l’Autorité indépendante des recettes publiques à devenir de plus en plus efficace. Beaucoup de progrès ont été faits. Mais il reste du travail, notamment en matière de coordination interministérielle, de simplification des procédures administratives, de simplification et codification de la législation et de la réglementation. La France continuera à aider la Grèce dans tous ces domaines. Pour ce qui est de la stratégie de développement économique, ce document constitue une feuille de route utile, qu’il faut désormais mettre en œuvre dans un travail associant l’État et les acteurs économiques.

Comment la France envisage-t-elle d’aider la Grèce sur le plan des investissements ? D’autre part, comment comptez-vous renforcer davantage la coopération dans le secteur des start-ups ?

Je voudrais d’abord saluer nos entreprises, une centaine, qui étaient présentes ici avant la crise, et qui y sont restées malgré la crise. Elles ont repris leurs plans de développement. Elles emploient plus de 13 000 salariés. Nous sommes un des tout premiers investisseurs en Grèce, et les projets d’investissements nouveaux sont nombreux : l’impulsion donnée à l’occasion de la visite du Président Macron en septembre dernier a été décisive. Elle permet de concrétiser l’engagement qui avait été pris en octobre 2015 par la France d’aider la Grèce à redécoller économiquement. Par ailleurs, la France aide la Grèce, par ses conseils, à construire sa banque publique d’investissement : ce sera un outil essentiel du développement économique. Quant au secteur de l’innovation, il est très dynamique en Grèce, et l’extension de notre coopération bilatérale dans ce domaine faisait aussi partie des engagements d’octobre 2015.

Le gouvernement a été élu en France avec comme objectif principal la conduite de réformes structurelles, en vue de la revitalisation de l’économie française. Pourriez-vous nous indiquer ce qui a été réalisé jusqu’à présent et ce que vous comptez faire à l’avenir ?

Il fallait moderniser la France, pour la rendre plus forte économiquement. C’est ce que fait le gouvernement depuis plus d’un an. D’importantes réformes ont été votées, en particulier la réforme du marché du travail et la transformation de notre modèle fiscal. D’autres chantiers nous attendent, comme la réforme de l’action publique, et la poursuite des réformes pour l’éducation et la formation. Nous sommes totalement déterminés à transformer l’économie française en profondeur – ce n’est pas facile mais absolument essentiel pour l’avenir de la France. Ce sera l’objet du projet de loi pour la croissance et que je porterai à l’Assemblée Nationale.

La France accepte-telle désormais le modèle économique anglo-saxon ? Les réactions sociales vous préoccupent-elles ?

Le modèle, il est français. On ne copie aucun autre pays. Les réactions sociales sont normales et légitimes. C’est pourquoi nous prenons le temps d’écouter, de consulter, de dialoguer et d’expliquer. Dans ce contexte, les relations avec les partenaires sociaux sont particulièrement importantes quand on réforme. Le gouvernement y a toujours veillé, que ce soit sur le marché du travail ou la SNCF. Et le Président de la République a reçu en juillet l’ensemble des organisations syndicales et patronales pour évoquer avec eux les chantiers à venir.

On a le sentiment que la France est de plus en plus dynamique dans le secteur des start-ups. Pourriez-vous nous en parler, nous expliquer cette tendance ? Quel en est l’objectif final ?

L’innovation, c’est un tremplin pour la croissance et le progrès. C’est un des axes du retour de la France au premier plan. Le Président de la République s’est engagé personnellement sur ce terrain, et mon ministère a fait de l’innovation une de ses priorités. La France a reconquis son attractivité pour les start-ups mais aussi les géants de l’innovation. Nous avons un excellent écosystème et nous avons des outils, notamment financiers, pour aider les start-ups à grandir.

Retrouvez l’interview originale parue dans l’édition écrite du dimanche 19 août

En ligne également :
http://www.tovima.gr/politics/article/?aid=1015758

dernière modification le 04/09/2018

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